Rien que d'y penser, vous grimaçez probablement déjà. Le crissement d'un ongle sur un tableau noir fait partie de ces sons quasi universellement détestés, au même titre que la fourchette qui racle une assiette ou le polystyrène que l'on frotte. Mais pourquoi, au juste, cette torture auditive nous est-elle si insupportable ?

La réponse est triple : c'est à la fois une histoire d'oreille, de cerveau… et de singe.

Commençons par l'oreille. En 1986, les chercheurs D. Lynn Halpern, Randolph Blake et James Hillenbrand ont eu la brillante idée d'enregistrer le son d'ongles grattant un tableau, puis de le manipuler en supprimant certaines fréquences. Surprise : ce ne sont pas les aigus stridents qui nous dérangent le plus, mais les fréquences moyennes, situées entre 2 000 et 4 000 Hz. Or, la forme de notre conduit auditif a évolué pour amplifier précisément cette gamme de fréquences – celle dans laquelle se situe aussi… la voix humaine. Quand un ongle crisse sur un tableau, notre oreille fait donc exactement ce pour quoi elle est conçue : elle amplifie le son. Sauf que cette fois, le résultat est tout sauf agréable.

Pire encore : ce crissement nous prend par surprise. L'oreille dispose normalement d'un mécanisme de protection appelé réflexe stapédien : un petit muscle se contracte pour atténuer les sons dépassant 80 décibels. Mais ce réflexe a besoin de 6 à 8 millisecondes pour se déclencher, alors que les impulsions sonores de l'ongle sur le tableau ne durent que 4 à 5 millisecondes. Résultat : le son nous frappe de plein fouet, sans que notre oreille ait eu le temps de lever son bouclier.

Mais il y a un deuxième volet, plus surprenant : l'explication est aussi psychologique. En 2011, les musicologues allemands Michæl Œhler et Christoph Reuter ont fait écouter ce même son à deux groupes de volontaires. Au premier groupe, ils ont annoncé qu'ils allaient entendre des ongles sur un tableau. Au second, ils ont fait croire qu'il s'agissait d'un morceau de musique contemporaine. Les deux groupes ont écouté exactement le même son… mais ceux qui savaient ce qu'ils entendaient l'ont jugé nettement plus insupportable. Le simple fait de savoir qu'il s'agit d'ongles sur un tableau aggrave donc notre réaction !

Reste la théorie la plus fascinante. Randolph Blake a remarqué que les fréquences les plus dérangeantes du crissement ressemblent étrangement aux cris d'alerte des chimpanzés. Sa spéculation : ce son activerait en nous un réflexe archaïque, hérité de nos ancêtres primates, nous signalant un danger imminent. Cette hypothèse n'a jamais été formellement prouvée, mais elle a tout de même valu à Blake le prix Ig Nobel d'acoustique en 2006 – un prix récompensant les recherches qui « font d'abord rire, puis réfléchir ».

Au fait, les Espagnols ont un mot dédié pour cette sensation : la grima. Une étude de 2017 a même montré qu'il s'agit d'une émotion à part entière, proche du dégoût mais distincte. En français, en anglais, en allemand ? Aucun mot spécifique n'existe. Mieux vaut ne pas en parler !