Les sables mouvants
Comment fonctionnent les sables mouvants ?
Quand j'étais petit, je pensais que les sables mouvants seraient un grand problème dans ma vie d'adulte…
Hollywood en a fait son fonds de commerce. Indiana Jones, Tarzan, Lucky Luke, La Chèvre… à chaque génération, son film où un personnage malchanceux pose le pied au mauvais endroit et finit englouti, bras tendus vers le ciel, par une masse de boue traîtresse. Le sable mouvant fait partie de notre imaginaire collectif comme le crocodile dans les égouts ou la mygale dans le yucca.
Sauf que tout cela est faux. Ou presque.
Commençons par le commencement : qu'est-ce qu'un sable mouvant ? Il ne s'agit pas d'un type de sable particulier, mais d'un mélange bien précis. Prenez du sable ordinaire, ajoutez-y de l'argile, saupoudrez d'eau salée, et vous obtenez la recette de base. L'argile forme un fragile réseau de plaquettes microscopiques qui, à l'image d'un château de cartes, donne au tout une apparence de solidité. On peut marcher dessus sans problème… jusqu'au moment où l'on appuie un peu trop fort. Le château s'effondre, le mélange se liquéfie, et l'imprudent se retrouve enlisé jusqu'aux mollets.
Le sable mouvant est ce que les physiciens appellent un fluide non-newtonien, dont la viscosité dépend de la contrainte qu'on lui applique. Le yaourt fonctionne de la même façon : ferme dans son pot, il devient liquide dès qu'on le remue à la cuillère. Le sable mouvant, c'est un peu un yaourt à l'échelle d'un humain(1).
Premier mythe à démonter : non, on ne se noie pas dans du sable mouvant. La densité du corps humain est d'environ 1 g/cm³ (à peu près celle de l'eau, ce qui explique que nous flottions plus ou moins). Celle d'un sable mouvant tourne autour de 1,85 g/cm³, soit presque le double. La bonne vieille poussée d'Archimède fait donc son office : impossible de s'enfoncer au-delà du bassin ou de la taille. Le pauvre Indiana Jones qui disparaît tout entier dans la fosse n'est qu'une licence cinématographique.
Deuxième mythe à démonter, en partie cette fois : « Il ne faut pas se débattre dans les sables mouvants, c'est bien connu ! » comme le disait Pierre Richard dans La Chèvre. C'est vrai… au début. Plus on s'agite, plus on brise le réseau d'argile et plus on liquéfie le mélange autour de soi, ce qui accélère l'enlisement. Mieux vaut rester calme et tenter de répartir son poids en s'allongeant doucement.
Là où le mythe se complique, c'est pour en sortir. Une fois enfoncé, l'argile fait ventouse autour des jambes et le sable se tasse à mesure que l'on bouge. L'équipe du physicien Daniel Bonn, qui a étudié ces matériaux à l'École normale supérieure de Paris, a calculé que pour arracher un simple pied coincé, il faudrait exercer une force comparable à celle nécessaire pour soulever une voiture. Autant dire que tirer comme un sourd n'est pas la bonne stratégie. La technique recommandée consiste à faire pivoter lentement le membre coincé pour laisser l'eau s'infiltrer entre la peau et le sable, et progressivement reliquéfier la zone.
Alors, sans danger, les sables mouvants ? Pas tout à fait. Le piège, c'est que ces zones se forment principalement dans les estuaires, les marais et les baies — autrement dit là où la mer vient et revient. Vous l'avez deviné : si l'on reste coincé jusqu'à la taille et que la marée monte, le risque n'est plus de s'enfoncer dans le sable, mais bien de se noyer dans l'eau qui arrive. C'est probablement de là que vient toute la légende. La baie du Mont-Saint-Michel, célèbre pour ses marées spectaculaires et ses sables traîtres, en a englouti plus d'un au fil des siècles(2).
Hollywood pourra continuer à nous faire peur ; de mon côté, j'ai enfin pu tester en tant qu'adulte avec du sable jusqu'au nombril : on s'en sort finalement assez facilement, tant qu'on n'est pas pressé par la marée montante !