Vouvoiement et tutoiement
D'où vient le vouvoiement ?
Vous l'avez peut-être remarqué : depuis le début de ce site, je vous vouvoie.
Pourquoi pas « tu » ? Parce que nous ne nous connaissons pas, et que choisir entre les deux est un petit casse-tête social bien français. Un casse-tête que les anglophones nous envient… ou plutôt qu'ils ne soupçonnent même pas, eux qui n'ont qu'un seul mot à leur disposition : you.
Les linguistes ont un nom savant pour ce dilemme : la distinction T-V. Le sigle vient des deux pronoms latins tu (singulier) et vos (pluriel), dont descendent la plupart des formes familières et polies des langues européennes. Pratique : dans bien des langues, la personne du tutoiement commence par un t et celle du vouvoiement par un v.
Beaucoup de langues possèdent cette distinction, mais chacune bricole sa propre astuce pour fabriquer une forme « polie ». Le français a choisi la deuxième personne du pluriel : on parle à une seule personne comme si elles étaient plusieurs. Le russe fait pareil avec vy. L'allemand, lui, dégaine la troisième personne du pluriel (Sie, littéralement « ils »), tandis que l'italien préfère la troisième personne du féminin singulier (Lei, « elle »). Quant à l'espagnol, son usted est tout simplement une contraction usée de vuestra merced, « votre grâce » — d'où le fait qu'on le conjugue à la troisième personne. Bref, partout, l'idée est la même : pour être poli, on évite soigneusement de s'adresser directement à la personne.
À l'inverse, certaines langues ignorent superbement le problème. L'anglais moderne a tout fusionné dans son you ; quelques autres, comme l'irlandais, n'ont jamais vraiment fait la distinction. Mais l'anglais, justement, cache un secret : il possédait bien un tutoiement ! Le vieux thou était le « tu » familier, et you la forme respectueuse. Au fil des siècles, thou a été perçu comme de plus en plus condescendant(1), si bien qu'on a fini par employer you pour tout le monde, par prudence. Le « tu » anglais a quasiment disparu, ne survivant que dans quelques dialectes du nord de l'Angleterre, dans les textes religieux… et chez les Quakers, qui s'obstinaient à tutoyer tout le monde, riches comme pauvres, par principe d'égalité.
Mais d'où nous vient, à nous Français, cette manie de vouvoyer ? De Rome, comme souvent. L'explication la plus répandue remonte au IVe siècle. Quand Dioclétien découpe l'Empire devenu ingérable en plusieurs morceaux, le pouvoir se retrouve partagé entre plusieurs co-empereurs régnant de concert. S'adresser à l'un revenait alors symboliquement à s'adresser à tous : on employait donc le pluriel, le fameux vous
de majesté. La marque de respect est restée, s'est généralisée à l'époque carolingienne, puis a fini par s'appliquer à tout supérieur, puis à tout inconnu.
L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais la Révolution française a tenté un coup d'éclat : au nom de l'égalité, certains révolutionnaires voulurent abolir le vouvoiement, jugé contre-révolutionnaire, au profit d'un tutoiement républicain obligatoire. L'expérience a fait long feu, et le « vous » est revenu au galop. Nous l'aimons décidément trop, ce petit pronom : nous sommes même l'une des rares cultures à avoir inventé des verbes exprès pour le manier — tutoyer et vouvoyer —, là où la plupart des langues doivent se débrouiller avec des périphrases. Preuve, s'il en fallait, que nous adorons les bizarreries de notre langue.
Sur ce, vais-je oser vous tutoyer ? Après tout, cela va bientôt faire 20 ans que nous partageons ces articles…
- (1) ↑ Au point que tutoyer quelqu'un par surprise pouvait devenir une véritable insulte. On a même vu des procès où « thou-er » son interlocuteur valait provocation.