C'est la saison, vous revenez du marché avec de belles tomates, gorgées de soleil et de promesses.
Par réflexe, vous les rangez dans le bac à légumes du réfrigérateur. Trois jours plus tard, au moment de croquer dedans, la couleur est intacte, la chair tient bon, mais le goût… s'est évaporé. Vous tenez entre vos doigts une tomate cosmétiquement parfaite et gustativement morte.

Rassurez-vous, vous n'êtes pas victime d'une lubie de vos papilles : le coupable ronronne tranquillement dans votre cuisine.
La tomate est une plante du soleil. Originaire des Andes, elle déteste le froid comme nous détestons les lundis matin. En dessous d'environ 12 ℃, elle ne se contente pas de « se conserver » : elle entre en état de stress et réagit comme tout organisme menacé, en coupant les dépenses jugées superflues.
Or, parmi ces dépenses superflues figure justement… son parfum. Le goût d'une tomate repose sur un cocktail d'environ 400 composés aromatiques volatils, dont une quinzaine sont vraiment décisifs. Ce sont eux qui, en s'échappant du fruit, viennent chatouiller votre nez et créent cette fameuse « odeur de vraie tomate ». Au froid, la plante met en sourdine les centaines de gènes qui commandent la fabrication de ces molécules. Résultat : à 4 ℃, une tomate peut perdre jusqu'aux deux tiers de ses arômes.

Ici, une petite précision s'impose. Ce que l'on appelle « le goût » se joue sur deux scènes : la langue (le sucré, l'acide…) et le nez (tout le reste, ou presque). Comme nous l'avons déjà vu, l'essentiel de la saveur passe en réalité par l'odorat. Le frigo, lui, s'attaque surtout au parfum : voilà pourquoi votre tomate réfrigérée n'est pas franchement mauvaise, juste désespérément fade.
Le pire ? L'affaire ne s'arrête pas à la sortie du réfrigérateur. Une étude publiée dans la prestigieuse revue PNAS a montré que le froid modifie carrément la méthylation de l'ADN de la tomate — un mécanisme épigénétique qui décide quels gènes restent allumés ou éteints. Autrement dit, le coup de froid laisse une cicatrice durable : même replacée à température ambiante, la tomate ne retrouve jamais tout à fait sa superbe.
Tout n'est pas perdu, cependant. Si le séjour au frais a été bref (moins d'une semaine), il suffit de sortir vos tomates 24 heures avant de les manger : elles récupéreront une bonne partie de leurs arômes. Et la reine du potager n'est pas la seule concernée.
Toutes les plantes des climats chauds partagent cette aversion pour le froid :

  • le basilic (et la plupart des herbes fragiles) noircit et perd son parfum ; mieux vaut le laisser dans un verre d'eau, comme un bouquet ;
  • le concombre, la courgette et l'aubergine se ramollissent et flétrissent ;
  • la banane, l'avocat et les fruits exotiques tournent au noir ;
  • les pêches, abricots et autres fruits à noyau deviennent farineux et insipides.

Cas particulier, et un brin sournois : la pomme de terre. Au froid, son amidon se transforme en sucre, ce qui la rend granuleuse et étrangement sucrée. Plus embêtant, ces sucres supplémentaires favorisent, lors d'une cuisson à haute température (friture, four), la formation d'acrylamide, une molécule classée « cancérogène probable »(1). Réservez-leur donc plutôt un coin sombre et sec.

Faut-il pour autant débrancher le réfrigérateur ? Surtout pas. Les salades, les épinards, les carottes ou les fruits rouges, eux, l'adorent. Un moyen mnémotechnique ? Plus un fruit ou un légume a poussé au soleil, moins il supporte de finir au frais.


  1. (1) Inutile de jeter votre paquet de frites : il s'agit d'un risque statistique lié à une consommation importante et répétée, pas d'un poison foudroyant. Mais c'est une bonne raison de garder ses patates hors du frigo.