Si vous avez fait changer votre porte d'entrée ces dernières années, vous avez forcément vécu ce petit moment de solitude : clé en main, vous tournez… et rien. La clé refuse obstinément de faire son tour. Alors, que faire ? Faut-il tirer la chevillette pour faire choir la bobinette ? . Pas besoin : il faut simplement relever la poignée d'un coup sec vers le haut, et là, ô miracle, le cylindre daigne enfin tourner.

Geste agaçant, surtout les bras chargés de courses. Mais derrière ce relevage se cache une petite révolution de la sécurité domestique : la serrure multipoints.
Sur une porte classique d'antan, la poignée (le serrurier dit la béquille) ne commande qu'une seule chose : le pêne central, ce petit biseau métallique qui claque dans la gâche quand vous fermez la porte. Un tour de clé venait ensuite verrouiller ce point unique, et c'était tout. Une porte tenue par un seul point, hélas, s'arrache assez facilement avec un bon pied-de-biche(1).
L'idée géniale de la serrure multipoints, c'est de verrouiller la porte non plus en un seul endroit, mais en trois, voire cinq points répartis du haut en bas du battant : des pênes et des crochets qui viennent s'ancrer dans le dormant, en haut près du plafond, en bas près du sol. Une porte ainsi accrochée sur toute sa hauteur devient bien plus pénible à arracher de son cadre.

Reste un problème : comment commander tous ces verrous d'un coup ? C'est là qu'intervient la poignée. En la relevant, vous actionnez une tringle interne qui pousse simultanément tous les crochets et pênes dans leurs logements. Puis seulement, le tour de clé vient condamner l'ensemble en bloquant la mécanique.
Et l'ordre n'est pas un caprice. En relevant la poignée, vous libérez aussi l'espace dans lequel va se loger le panneton(2) : une fois la clé tournée, c'est lui qui empêche qu'on rabaisse la poignée de l'extérieur. Si vous oubliez de relever, la clé tourne dans le vide, ou refuse carrément de tourner : la serrure vous force, en quelque sorte, à faire les choses dans le bon ordre.
Moralité, le geste qui vous exaspère est en réalité le prix de votre tranquillité. Petit conseil tout de même : pensez à toujours relever la poignée en partant. Une porte qu'on claque sans relever n'est pas verrouillée à son maximum, et à force, les points mal alignés finissent par fatiguer, voire déformer le battant.
Quant aux fainéants, qu'ils se rassurent : il existe des serrures dites automatiques (ou électro-serrures) qui engagent leurs points de verrouillage toutes seules dès qu'on claque la porte. Le bonheur… jusqu'au jour où l'on se retrouve dehors, en pyjama, les clés restées à l'intérieur.


  1. (1) Et ce n'est pas un détail : on estime que près de huit cambriolages sur dix se font tout bêtement par la porte d'entrée.
  2. (2) Le panneton, c'est la partie découpée au bout de la clé, celle qui « accroche » la mécanique.