La force de la marée
Pourquoi les marées ont un coefficient entre 20 et 120 ?
Si vous avez déjà passé des vacances au bord de la mer, vous avez sans doute consulté un calendrier des marées et remarqué ces fameux chiffres : 45, 78, 95, 110… C'est le cœfficient de marée, et il vous indique d'un coup d'œil si la mer va se retirer pour vous laisser ramasser des coques jusqu'à l'horizon, ou bien à peine bouger.
Mais pourquoi cette échelle bizarre, qui s'arrête à 20 d'un côté et 120 de l'autre ? Pourquoi pas 0 à 100, ce qui serait quand même plus pratique ?
D'abord, une petite précision qui surprend toujours : le cœfficient de marée est une spécificité française. Nulle part ailleurs dans le monde, ou presque, on ne l'utilise. Chez nos voisins anglais, allemands ou américains, on parle directement de marnage – c'est-à-dire la différence de hauteur d'eau, en mètres, entre la marée basse et la marée haute. C'est plus universel, mais nettement moins parlant : « demain, marnage de 4,8 mètres », ça ne dit pas grand-chose au pêcheur à pied moyen.
Le cœfficient, lui, a été inventé au début du XXe siècle par les hydrographes du SHOM (Service Hydrographique et Océanographique de la Marine), basé à Brest. Brest est le port de référence pour toute la France métropolitaine. Quand on vous annonce un cœfficient de 95 à Saint-Malo, ce 95 a en réalité été calculé pour Brest, et appliqué tel quel à toute la façade Atlantique-Manche, de Dunkerque à Saint-Jean-de-Luz.
Le principe du calcul est assez élégant. On a fixé, par convention, qu'un cœfficient de 100 correspond au marnage moyen des marées de vives-eaux d'équinoxe à Brest, soit 6,1 mètres. À partir de là, tout est proportionnel : si demain le marnage prévu à Brest est de 3,05 mètres, le cœfficient sera de 50. S'il est de 7,32 mètres, on tape dans le 120.
Et voici donc la réponse à notre question initiale : l'échelle 20-120 n'a rien d'arbitraire, elle correspond aux limites physiques du phénomène.
- Le 20, c'est le marnage minimal théorique à Brest : environ 1,22 mètre, qui correspond à la plus faible marée de morte-eau imaginable. En-dessous, la mer ne « bouge » presque plus.
- Le 120, c'est le marnage maximal théorique : environ 7,32 mètres, atteint lors d'une conjonction astronomique exceptionnelle où la Lune et le Soleil tirent dans la même direction (syzygie), avec la Lune au plus près de la Terre (périgée), le tout pendant un équinoxe.
Ces deux extrêmes sont théoriques : on n'atteint quasiment jamais exactement 20 ou 120. La dernière marée à cœfficient 119 – la fameuse « marée du siècle » – date du 21 mars 2015, et la prochaine est attendue pour 2033. Ce qui en fait, avouons-le, un siècle un peu court : le phénomène se reproduit en réalité tous les 18 ans environ(1).
Un dernier point amusant pour finir : comme le cœfficient est calculé pour Brest, il ne reflète pas vraiment ce qui se passe ailleurs. Pour un même cœfficient de 100, le marnage est d'environ 6 mètres à Brest… mais peut grimper jusqu'à 15 mètres au Mont-Saint-Michel, où la configuration de la baie amplifie démesurément le phénomène. C'est ce qui explique le célèbre « à la vitesse d'un cheval au galop » attribué à la marée montante du Mont. Le cœfficient, lui, reste le même : 100 à Brest, 100 au Mont, mais pas du tout la même promenade sur le sable.
- (1) ↑ Ce qui n'empêche pas la presse de titrer « marée du siècle » à chaque fois. Pourquoi se priver ?