Si vous avez déjà nourri des goélands sur une plage (au mépris des avertissements des municipalités, vilain lecteur !), vous l'avez peut-être remarqué : sous leur bec jaune trône une petite tache rouge vif. Pas un défaut de fabrication, pas une blessure : ce petit point a un rôle bien précis, et il a même valu un prix Nobel à celui qui l'a étudié.

Le responsable de cette découverte est Nikolaas Tinbergen, éthologiste néerlandais, dans les années 1940. Intrigué par le comportement des poussins de goéland argenté, il remarque que les nouveau-nés, dès leur sortie de l'œuf, picorent avec insistance le bec de leur parent. Ce picorage n'est pas anodin : il déclenche chez l'adulte un réflexe de régurgitation qui permet au poussin de se nourrir. Mais qu'est-ce qui, exactement, dans le bec parental, attire l'attention du petit ?
Tinbergen va alors mener une expérience d'une simplicité redoutable : présenter aux poussins toute une série de fausses têtes de goéland en carton, en faisant varier la forme, la couleur du bec, la présence ou l'absence du point rouge. Les résultats sont sans appel : les poussins picorent surtout les becs longs, fins et porteurs d'une tache rouge contrastée. La couleur générale de la tête, elle, n'a pratiquement aucune importance ; on peut peindre la tête en vert fluo, tant qu'il y a un point rouge sur un bec allongé, le poussin s'active.

Plus fort encore : Tinbergen découvre qu'un simple bâton de bois, peint en jaune avec trois bandes rouges (au lieu d'une seule tache), déclenche plus de picorages qu'un véritable bec de goéland. Il vient d'inventer ce qu'on appelle un stimulus supranormal : une version exagérée d'un signal naturel qui provoque une réaction encore plus forte que l'original. Le poussin n'a pas appris à reconnaître ses parents ; il réagit mécaniquement à un signal très simple (un point rouge sur une tige allongée) gravé dans son cerveau dès la naissance.

Cette découverte a profondément changé notre regard sur le comportement animal. Avant Tinbergen, on imaginait volontiers que les animaux étaient guidés par une sorte d'intelligence ou d'apprentissage. Lui a montré qu'une grande partie de leurs comportements relève de déclencheurs très précis : des formes, des couleurs, des mouvements qui activent automatiquement une réponse innée. Pas besoin de comprendre que l'on a faim, ou que le bec rouge appartient à maman : un réflexe suffit.

Le concept de stimulus supranormal a depuis trouvé de nombreuses applications, parfois inattendues. Certains coucous pondent des œufs aux couleurs plus marquées que ceux de leurs hôtes, qui les couvent alors préférentiellement. Des papillons mâles préfèrent s'accoupler avec des leurres en carton plus colorés que les vraies femelles. Et nombre d'éthologues n'hésitent pas à appliquer cette grille de lecture à notre propre espèce : la malbouffe ultra-sucrée, le maquillage exagérant des traits sexuels, les dessins animés aux grands yeux ronds… autant de signaux qui semblent appuyer un peu trop fort sur des boutons biologiques bien enfouis.