Nous sommes en 1979. L'Allemagne est coupée en deux depuis plus de trente ans. À l'Est, le régime communiste surveille ses citoyens de près, et la frontière avec l'Ouest est l'une des plus militarisées au monde : miradors, mines antipersonnel, soldats armés avec ordre de tirer à vue sur quiconque tenterait de fuir. Bref, pas le genre d'endroit où l'on organise des randonnées.

Et pourtant, deux familles vont réaliser l'une des évasions les plus spectaculaires de la Guerre froide : traverser le rideau de fer… en montgolfière artisanale.

Peter Strelzyk, électricien et ancien mécanicien de l'armée de l'air est-allemande, et Günter Wetzel, maçon de formation, travaillent ensemble dans une usine de plastique locale. Amis depuis quatre ans, ils partagent un rêve commun : quitter la RDA avec leurs familles.

Leur première idée ? Construire un hélicoptère. Problème : impossible de se procurer un moteur suffisamment puissant en Allemagne de l'Est sans attirer l'attention de la Stasi (la redoutable police secrète). Mais l'inspiration leur vient d'une émission de télévision sur les montgolfières : et si ils fuyaient… avec un ballon à air chaud ?

Les calculs commencent. Avec huit passagers (les deux couples et leurs quatre enfants, âgés de 2 à 15 ans) plus l'équipement, il faut soulever environ 750 kg. Résultat : il leur faut un ballon capable de contenir 2 000 mètres cubes d'air chauffé à 100 ℃. Ce qui représente… 800 mètres carrés de tissu.

Mais dans une ville où tout le monde se connaît, dans un pays contrôlé par la Stasi, acheter 800 mètres carrés de tissu sans éveiller les soupçons relève de l'exploit. Les deux compères se rendent donc à Gera, à 50 km de chez eux, où ils achètent des rouleaux de coton en racontant au vendeur médusé qu'ils ont besoin de tout ce tissu pour… des tentes de camping.

Wetzel passe deux semaines à coudre le tout sur une machine à coudre manuelle vieille de quarante ans, pendant que Strelzyk fabrique la nacelle (une armature en fer avec un plancher en tôle et des cordes à linge en guise de rambardes — oui, vous avez bien lu) et le brûleur (deux bouteilles de propane domestique, des tuyaux de plomberie et un morceau de tuyau de poêle).

Premier test en avril 1978 : échec total. Le ballon refuse de se gonfler. Après des semaines de recherche, ils trouvent une falaise de 25 mètres pour suspendre le ballon verticalement. Nouvel échec. Ils bricolent alors un souffleur géant avec un moteur de moto démarré par le démarreur d'une Trabant alimenté par des câbles de batterie branchés sur la Moskvitch de Strelzyk. Le tout silencé par un pot d'échappement de Trabant. MacGyver peut aller se rhabiller.

Avec ce dispositif, ils découvrent enfin le problème : le coton est bien trop poreux. L'air s'échappe de partout. Retour à la case départ. Le plan part en fumée (littéralement : Strelzyk brûle le tissu dans sa chaudière pendant plusieurs semaines pour faire disparaître les preuves).

Les deux hommes se lancent alors dans une série de tests dignes d'un laboratoire de recherche. Ils utilisent un aspirateur et un tube en verre rempli d'eau pour mesurer la porosité de différents tissus. Ils testent la résistance à la chaleur dans un four. Le tissu de parapluie gagne haut la main… mais coûte trop cher. Ils optent pour un taffetas synthétique.

Direction Leipzig, à 160 km de chez eux, pour acheter 800 mètres de tissu. Nouvelle excuse : ils font partie d'un club de voile et ont besoin de faire des voiles. Le tissu doit être commandé. Malgré leurs craintes, leur commande n'a heureusement pas été signalée à la Stasi. Au passage, ils achètent un moteur électrique pour motoriser la machine à coudre.

Nouveau ballon cousu, nouveaux tests. Cette fois, le ballon se gonfle ! Mais le brûleur n'est pas assez puissant pour créer la portance nécessaire. Après des mois d'essais infructueux, Wetzel abandonne et commence à réfléchir à la construction d'un planeur. Strelzyk, lui, persiste.

En juin 1979, il découvre qu'en retournant les bouteilles de propane, la pression supplémentaire produit une flamme de 12 mètres de long. C'est parti.

Le 3 juillet 1979, les conditions météo sont favorables. La famille Strelzyk au complet (sans les Wetzel qui ont abandonné le projet) décolle à 1h30 du matin d'une clairière en forêt. Le ballon monte à 4 mètres par seconde, atteint 2 000 mètres d'altitude. La frontière n'est qu'à quelques kilomètres…

Et puis c'est le drame. Le ballon entre dans les nuages, la vapeur d'eau se condense sur le tissu, l'alourdit, et provoque une descente prématurée. La famille atterrit à 180 mètres de la frontière, en pleine zone minée. Comment savoir de quel côté ils se trouvent ? Strelzyk explore prudemment et trouve un sac de boulangerie venant de Wernigerode, une ville… est-allemande.

Pendant neuf heures, la famille rampe hors de la zone frontalière de 500 mètres de large, traverse à pied les 5 km de zone interdite, puis marche encore 14 km pour retrouver leur voiture. Ils arrivent juste à temps pour appeler leur travail et leur école pour signaler qu'ils sont malades. Ouf.

Le ballon abandonné est découvert le matin même. La Stasi lance un appel national pour retrouver les « auteurs d'un délit grave », en décrivant dans le détail tout le matériel retrouvé sur place. Strelzyk détruit toutes les preuves et vend sa voiture. Mais il sait que ce n'est qu'une question de temps avant que la police secrète ne remonte jusqu'à lui.

Il recontacte Wetzel. Verdict : il faut construire un nouveau ballon, deux fois plus grand, et partir le plus vite possible.

En six semaines, les deux familles construisent un monstre de 4 000 mètres cubes, 20 mètres de diamètre et 25 mètres de haut. Pour acheter les 1 250 mètres carrés de taffetas nécessaires sans attirer l'attention, ils écument les magasins de tout le pays, achetant des tissus de couleurs et de motifs variés. Wetzel utilise plus de 6 kilomètres de fil pour coudre l'ensemble.

Le 15 septembre 1979, un violent orage crée les conditions de vent idéales. À 1h30 du matin, les huit membres des deux familles arrivent sur le site de lancement avec une Wartburg et un vélomoteur. En dix minutes, le ballon est gonflé. Trois minutes de plus pour chauffer l'air.

Décollage juste après 2 heures du matin. Mais au moment de couper les amarres, quelqu'un libère son côté avant l'autre. Le ballon s'incline, la flamme touche le tissu. Le ballon prend feu.
Heureusement, ils ont prévu un extincteur. Le feu est maîtrisé, et le ballon monte à 2 000 mètres en neuf minutes, dérivant vers l'Ouest à 30 km/h. La température chute à -8 ℃ dans la nacelle ouverte aux quatre vents (rappelons que les « murs » sont des cordes à linge).

Mais un défaut de conception fait que la flamme monte trop haut dans le ballon, créant une surpression qui déchire le tissu. L'air s'échappe, le brûleur s'éteint. Wetzel le rallume avec une allumette. Puis une autre. Et encore une autre.

Un veilleur de nuit est-allemand signale un OVNI se dirigeant vers la frontière. Les gardes-frontières allument leurs projecteurs, mais le ballon est trop haut. Les contrôleurs aériens ouest-allemands détectent quelque chose sur leurs radars, mais ne peuvent pas identifier l'objet.

Vingt-huit minutes après le décollage, le propane est épuisé. Le ballon descend en chute libre et atterrit près de la ville de Naila, en Bavière. En Allemagne de l'Ouest, à 10 km de la frontière !

Comment savent-ils qu'ils sont à l'Ouest ? Les lumières des fermes sont rouges et jaunes (pas courantes à l'Est), les fermes sont petites (et non les immenses exploitations collectives de RDA), le matériel agricole est moderne. Et surtout, la voiture de police qui arrive est une Audi. Définitivement pas un véhicule est-allemand.

Les conséquences sont immédiates. L'Allemagne de l'Est ferme tous les petits aérodromes proches de la frontière, rend obligatoire l'enregistrement des bouteilles de propane, et interdit la vente de grandes quantités de tissu. Le frère de Peter Strelzyk est arrêté trois heures après l'atterrissage (simplement pour avoir regardé les informations ouest-allemandes qui relataient l'évasion) et condamné à 2 ans et demi de prison pour « complicité ». Une pratique courante du pouvoir communiste, pour éviter que d'autres personnes ne se prennent à rêver du confort capitaliste…

Les familles Strelzyk et Wetzel s'installent d'abord à Naila, là où elles ont atterri. Après la réunification allemande en 1990, les Strelzyk retournent dans leur ville natale de Pößneck. Le ballon, lui, est aujourd'hui exposé au Musée d'Histoire de Bavière à Ratisbonne.

Cette histoire a inspiré deux films : Night Crossing produit par Disney en 1982, et Ballon réalisé par Michæl Herbig en 2018. Peter Strelzyk est décédé en 2017 à l'âge de 74 ans. Günter Wetzel, lui, maintient un site web racontant leur aventure, et donne régulièrement des conférences sur cette nuit de septembre 1979 où deux familles ordinaires ont réalisé l'extraordinaire.