Paris à l'heure allemande
Pourquoi la France n'est elle-pas sur le fuseau horaire anglais ?
Traversez la Manche, et une bizarrerie vous saute aux yeux : il est une heure plus tôt à Londres qu'à Paris. Rien d'étonnant, me direz-vous, c'est le principe même des fuseaux horaires dont nous avons déjà parlé ici. Sauf que voilà : le méridien de Greenwich, celui qui sert de référence au temps universel, ne se contente pas de couper l'Angleterre. Il traverse aussi tranquillement l'ouest de la France, du Havre jusqu'aux Pyrénées. Géographiquement, Paris est même plus à l'ouest que de bonnes portions de la Grande-Bretagne.
Conclusion logique : la France devrait être à l'heure de Londres, soit UTC+0. Pourtant, elle vit à UTC+1 (et UTC+2 l'été). Une véritable petite aberration géographique. Et en bon lecteur omnilogiste, vous ne pouvez vous empêcher de vous demander : pourquoi ?
La réponse tient en deux mots : l'Occupation. Avant-guerre, la métropole vivait bien à l'heure de Greenwich en hiver(1). En juin 1940, les troupes allemandes arrivent et n'ont aucune envie de bouleverser leurs petites habitudes : on avance donc les pendules pour les caler sur l'heure de Berlin. La France passe à l'heure allemande
, selon l'expression consacrée.
Au début, seule la zone occupée s'y plie. Résultat cocasse : la France se retrouve coupée en deux non seulement par la ligne de démarcation, mais aussi par une heure de décalage ! Paris a soixante minutes d'avance sur Vichy. De quoi rendre fou n'importe quel cheminot : les trains venus de la zone libre traînent une heure de retard en zone occupée, les correspondances s'effondrent… Bref, c'est le bazar. C'est d'ailleurs sur la demande pressante de la SNCF que le régime de Vichy finit par généraliser l'heure allemande à tout le territoire, par décret du 16 février 1941.
L'Allemagne nazie a imposé l'heure de Berlin un peu partout dans l'Europe occupée. Les Pays-Bas, qui vivaient à un délicieux UTC+0h20(2), ont eux aussi été basculés sur l'heure allemande. Disons que la coordination militaire et la simplicité d'un Reich « à l'unisson » se sont commodément rejointes.
Reste la vraie question, celle qui pique : pourquoi diable sommes-nous restés à cette heure une fois la guerre finie ? À la Libération, en 1945, un décret du gouvernement provisoire prévoit pourtant un retour à UTC+0… mais en deux temps. Première étape : la France repasse à UTC+1 toute l'année. Deuxième étape, prévue ensuite : le retour à l'heure de Greenwich. Sauf qu'un second décret annule purement et simplement cette deuxième étape, pour des raisons que les historiens avouent eux-mêmes ignorer. L'historienne Cécile Desprairies résume joliment : c'était un peu le bazar.
Le pays était en pleine reconstruction, on avait sans doute d'autres priorités que de chipoter sur soixante minutes, et un éventuel souci d'économie d'énergie a peut-être fait le reste.
Et l'estocade finale arrive en 1976 : suite au choc pétrolier, Valéry Giscard d'Estaing rétablit l'heure d'été pour faire des économies d'énergie. Nous voilà donc repassés à UTC+2 l'été… soit, très exactement, l'horaire d'été allemand de 1940. La boucle est bouclée : entre paresse administrative, urgences de l'après-guerre et crise du pétrole, la France n'est tout simplement jamais revenue chez elle.
Petite consolation : nous ne sommes pas seuls dans cette galère. L'Espagne, géographiquement alignée sur Londres et Lisbonne, vit elle aussi à l'heure d'Europe centrale. La faute à Franco, qui aligna les horloges espagnoles sur celles de Berlin en 1942, par solidarité avec son grand voisin. Comme quoi, en matière d'heure, l'Histoire pèse souvent plus lourd que la géographie.
- (1) ↑ Avec déjà une heure d'été depuis 1923, héritée de la Première Guerre mondiale. Mais ça, c'est une autre histoire.
- (2) ↑ Oui, vingt minutes. Avant la généralisation des fuseaux, certains pays calaient leur horloge sur le soleil de leur capitale, ce qui donnait des décalages improbables.