L'hormèse
Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.
On attribue volontiers cette maxime à Nietzsche, qui la voyait surtout comme une métaphore. Mais figurez-vous qu'en biologie, elle est presque littéralement vraie. Aujourd'hui, on parle de l'hormèse !
L'idée tient en une phrase : une substance ou un facteur de stress qui vous tuerait à forte dose peut au contraire vous être bénéfique à faible dose. Le poison, à petite gorgée, devient remède. Cela peut sembler contre-intuitif, mais c'est en réalité une vieille connaissance. Dès le XVIe siècle, le médecin suisse Paracelse résumait toute la toxicologie en une formule restée célèbre :
Toutes les choses sont poison, et rien n'est sans poison ; seule la dose fait le poison.
Autrement dit, parler du caractère mortel d'un produit sans préciser la quantité n'a aucun sens. L'eau elle-même vous tue si vous en buvez assez d'un coup, et le café vous garde éveillé à petite tasse mais provoque tremblements et palpitations après une cafetière entière.
Mais la courbe « dose-effet » n'est pas une simple ligne droite. Elle a la forme d'un U (ou d'un U inversé, selon ce que l'on mesure) : un peu de stress améliore la fonction, beaucoup la détruit, et entre les deux se cache une zone, parfois étroite, où l'organisme tire profit de l'agression(1).
Comment est-ce seulement possible ? Parce qu'un organisme vivant (nous, en d'autres mots) n'est pas une éprouvette passive : c'est une machine qui réagit.
Confronté à une petite agression, on ne se contente pas d'encaisser, on sur-compense. L'organisme enclenche ses mécanismes de réparation, fabrique davantage d'enzymes protectrices, répare son ADN avec plus de zèle et en ressort mieux armé qu'avant.
On a ainsi observé que des souris exposées à de faibles doses de rayonnement radioactifs gamma développaient moins de cancers lorsqu'on les irradiait ensuite à forte dose : leur organisme, prévenu, avait monté la garde.
Et le plus beau, c'est que comme Monsieur Jourdain, vous pratiquez probablement l'hormèse sans le savoir via le sport ! Soulever une charge abîme légèrement vos fibres musculaires, et c'est précisément cette micro-agression qui pousse le muscle à se reconstruire plus fort. Le jeûne, les douches froides, le sauna, ou encore certaines molécules de plantes — la capsaïcine qui fait piquer le piment, le resvératrol du raisin — fonctionnent sur le même principe : un petit coup de stress qui réveille les défenses. C'est d'ailleurs un cousin direct de la logique de la vaccination, où l'on présente à l'organisme une version inoffensive d'une menace pour qu'il apprenne à s'en défendre. Avec une nuance : le vaccin fabrique des anticorps, tandis que l'hormèse, elle, muscle plutôt nos systèmes de réparation et d'adaptation(2).
L'Histoire nous offre une illustration intéressante. Le roi Mithridate VI du Pont, terrorisé à l'idée d'être empoisonné comme l'avait été son père, aurait ingéré chaque jour de minuscules doses de poison pour s'y accoutumer — une pratique restée sous le nom de mithridatisation. La légende veut que, vaincu et voulant échapper à ses ennemis, il tenta de se donner la mort par le poison… lequel resta sans effet, son corps y étant devenu insensible ! Il dut demander à un garde de l'achever à l'épée(3).
Si vous devez ne retenir qu'une chose : ce n'est pas d'aller avaler des pastilles d'uranium enrichies ou de lécher des barres de plomb, juste ce petit mot d'hormèse !
- (1) ↑ Trop peu de stress, et rien ne se passe ; trop, et l'on s'effondre. Tout l'art consiste à viser juste.
- (2) ↑ La frontière avec le stress « néfaste » est toute la question : un stress chronique et permanent, lui, use l'organisme au lieu de le renforcer.
- (3) ↑ Les historiens modernes doutent qu'on puisse réellement s'immuniser ainsi contre la plupart des poisons : à la fin, on ne fait souvent que s'intoxiquer. Mais en matière d'allergies, la « désensibilisation » à doses croissantes (au venin d'abeille, par exemple) repose bel et bien sur une logique voisine.