Quand on entend parler de haute et de basse justice, on imagine volontiers une affaire de gravité (dans les deux sens du terme) : la haute pour les grands crimes, la basse pour les petites bricoles du quotidien. C'est presque ça… mais pas tout à fait.

Au Moyen Âge, rendre la justice n'est pas (encore) le monopole de l'État. C'est un droit, attaché à la terre, que le seigneur exerce sur ses sujets au même titre qu'il perçoit ses redevances. Et comme tout privilège qui se respecte, il se décline en catégories soigneusement hiérarchisées.

Tout en bas de l'échelle, la basse justice. Presque tous les seigneurs la possèdent. Elle règle le train-train du village : querelles entre paysans, petites dettes, héritages, et surtout tout ce qui touche aux droits du seigneur lui-même — le cens, les rentes, les amendes mineures. Bref, l'équivalent de notre tribunal de police. Les sommes en jeu sont modestes (de l'ordre de soixante sols, quelques dizaines d'euros d'aujourd'hui), et l'on n'y risque ni sa peau, ni même son honneur.

Tout en haut, la haute justice, autrement appelée justice de sang ou droit de glaive. C'est la grande, la vraie : celle qui juge les crimes — meurtre, vol qualifié, trahison — et qui peut, le cas échéant, condamner à mort. Pendaison, décapitation, bûcher : le haut justicier détient le pouvoir suprême, celui de prendre une vie(1).

Entre les deux, un étage intermédiaire apparaît tardivement, au XIVe siècle : la moyenne justice. Elle s'occupe des délits qui ne valent pas la corde — injures, bagarres, larcins — et peut infliger des peines corporelles. Détail pour l'amateur de procédure : on ne fait pas appel de la basse vers la moyenne, mais directement vers la haute. Coincée au milieu, la moyenne se fait régulièrement court-circuiter.

Mais le plus beau, dans tout cela, c'est la signalétique. Comment savait-on, en arrivant dans une seigneurie, à quel niveau de justice on avait affaire ? Il suffisait de lever les yeux. Le haut justicier avait le droit — et même le devoir — de dresser ses fourches patibulaires : un gibet de pierre et de bois, planté bien en vue sur une hauteur, le long du chemin principal, où l'on exposait les pendus à l'édification des passants.

Fourches patibulaires dans le Finistère

Et là, surprise : le nombre de piliers indiquait le rang du seigneur. Un simple gentilhomme haut justicier avait droit à deux piliers, un châtelain à trois, un baron à quatre, un comte à six, un duc à huit. Quant au roi, il pouvait en aligner autant qu'il le souhaitait(2). Le gibet n'était donc pas seulement un instrument de mort : c'était aussi, littéralement, un panneau d'affichage du prestige seigneurial. Une manière assez macabre de faire valoir son rang — noblesse oblige, paraît-il.

Rassurez-vous tout de même : on pendait bien moins qu'on ne l'imagine. La grande majorité des procès se réglait par une amende ou un arrangement à l'amiable, et les condamnations capitales restaient rares. À la veille de la Révolution, on comptait encore entre 20 000 et 30 000 de ces justices seigneuriales dans le royaume — autant de petits tribunaux locaux, vestiges d'une époque où la justice se possédait comme un champ ou un moulin.


  1. (1) La guillotine, elle, viendra bien plus tard prétendre égaliser les conditions devant la mort.
  2. (2) Avec, comme toujours au Moyen Âge, mille exceptions locales selon les coutumes des provinces.