Le logo Citroën
D'où vient le logo Citroën ?
Regardez le logo d'une Citroën garée dans votre rue. Deux chevrons empilés, pointant vers le haut, sobres et reconnaissables entre mille. La plupart des gens y voient un V stylisé, ou peut-être deux flèches symbolisant la vitesse. En réalité, ce logo raconte une histoire bien plus mécanique : il représente, vu de face, deux dents d'un engrenage très particulier. Pour comprendre pourquoi, il faut faire un détour par l'histoire des machines.
Imaginez deux roues dentées qui s'engrènent. La forme la plus intuitive consiste à tailler des dents droites, parallèles à l'axe de la roue : c'est l'engrenage classique des dessins d'enfants. Simple à fabriquer, peu coûteux, efficace… mais aussi terriblement bruyant. À chaque tour, les dents s'entrechoquent brutalement sur toute leur largeur en même temps. C'est exactement ce bruit caractéristique que vous entendez quand une voiture passe la marche arrière : les boîtes de vitesses utilisent en effet une denture droite pour cette marche, contrairement aux autres rapports.
Pour résoudre ce problème, les ingénieurs ont eu une idée maligne au cours du XIXe siècle : et si l'on inclinait les dents par rapport à l'axe ? On obtient alors un engrenage hélicoïdal, dont les dents forment une sorte de spirale autour de la roue. L'astuce est élégante : au lieu d'entrer en contact d'un seul coup, les dents s'engagent progressivement, de la pointe vers la base. C'est comme si l'on remplaçait un claquement par un glissement. Résultat : un fonctionnement beaucoup plus silencieux, moins de vibrations, et une capacité à transmettre des charges plus importantes parce que plusieurs dents restent en contact simultanément.
Le diable, comme toujours, se cache dans les détails. En inclinant les dents, on a involontairement créé un nouveau problème : une force axiale. Quand les deux roues tournent, leurs dents inclinées poussent l'une contre l'autre en glissant le long de l'axe, ce qui tend à faire sortir les arbres de leur logement (sur le côté). Il faut alors ajouter des paliers de butée robustes pour contenir cette poussée, et toute la structure devient plus complexe et plus coûteuse.
C'est là qu'intervient un éclair de génie : pourquoi ne pas mettre deux hélices opposées sur la même roue, en forme de V ? Les forces axiales générées par chaque moitié vont alors s'annuler mutuellement, comme deux personnes qui poussent un mur dans des directions opposées. On obtient le meilleur des deux mondes : le silence et la douceur de l'engrenage hélicoïdal, sans la poussée axiale gênante. Ce type d'engrenage s'appelle un engrenage à chevrons, ou engrenage hélicoïdal double.

Et c'est ici que notre histoire rejoint celle d'un certain André Citroën. En 1900, ce jeune polytechnicien de 22 ans, fraîchement diplômé, part en Pologne pour rendre visite à la famille de sa mère, récemment décédée. Au cours de ce voyage, il découvre dans un atelier local des engrenages en bois à dentures en chevrons, utilisés notamment dans les moulins à grain. Le jeune ingénieur comprend immédiatement le potentiel industriel : ces engrenages cumulent tous les avantages, et personne ne les exploite encore à grande échelle.
Citroën rachète le brevet pour une bouchée de pain (les sources hésitent d'ailleurs entre brevet polonais et brevet russe, et certaines vont jusqu'à douter que le brevait ait réellement existé). De retour à Paris, il fonde dès 1901 son entreprise d'engrenages avec deux associés, et perfectionne le procédé : alors que les modèles polonais étaient en bois, lui les fabriquera en acier. L'affaire prospère, au point que sa société produira un jour des engrenages monstrueux de 5,4 mètres de diamètre, pesant 48 tonnes, capables de transmettre l'équivalent de 4 000 chevaux.
Quand André Citroën se lance enfin dans l'automobile en 1919, le choix du logo s'impose de lui-même : ce sont les chevrons à qui il doit toute sa fortune. Il en place donc deux, vus de face, qui reproduisent fidèlement la silhouette d'une dent d'engrenage à chevrons. Plus de cent ans plus tard, ils ornent toujours les capots de millions de voitures dans le monde, sans que la plupart de leurs propriétaires soupçonnent qu'ils roulent, en quelque sorte, sous le signe d'une petite révolution industrielle découverte par hasard, lors de vacances familiales en Pologne.