La volée de flèches au cinéma
Les archers tirent-ils des volées ?
Vous connaissez la scène. Le commandant lève son épée, crie « Archers… armez ! » Mille arcs se bandent à l'unisson. Silence dramatique. « Tirez ! » Et soudain, le ciel s'assombrit sous une nuée de flèches parfaitement synchronisées. C'est beau, c'est épique, c'est dans tous les films de bataille médiévale…
Et c'est uniquement dans les films, parce que ça n'a pas existé dans la réalité.
Les historiens militaires ont épluché les sources antiques et médiévales à la recherche de la moindre trace de tir en salve coordonné. Résultat : rien. Nada. Aucun texte d'époque ne décrit jamais d'archers tirant sur commande synchronisée.
Mais alors, d'où vient cette image si répandue ? D'un anachronisme pur et simple. Le tir en salve a été inventé pour les mousquets, ces armes qui mettaient trente secondes à recharger. Pendant qu'une rangée tirait, l'autre rechargeait. Logique imparable. Sauf que les cinéastes ont plaqué cette tactique du XVIIIe siècle sur le Moyen Âge, en supposant que tout combat à distance fonctionnait pareil.
Le problème, c'est qu'un arc de guerre n'a rien à voir avec un mousquet. Un archer entraîné pouvait décocher six à douze flèches par minute — il n'y avait donc aucun « temps mort » à combler. Mieux encore : les arcs de guerre anglais nécessitaient une force de traction de 45 à 75 kilogrammes, soit plus du double d'un arc de chasse moderne. Essayez de maintenir une telle tension à bout de bras pendant que votre commandant fait durer le suspense…
Le chroniqueur Jean Froissart, qui décrivit la bataille de Crécy en 1346, raconte que les archers anglais décochèrent leurs flèches si dru et si serré qu'il semblait neige
. Cette comparaison a induit beaucoup de monde en erreur : il ne parle pas de synchronisation, mais de densité et de continuité. Les flèches tombaient comme des flocons dans une tempête — constantes, imprévisibles, incessantes.
À Azincourt en 1415, les chroniqueurs français décrivent les soldats rentrant le menton pour protéger la visière de leur casque
. Cela indique des tirs tendus, à trajectoire plate, pas des volées en cloche tombant du ciel comme au cinéma.
Et l'aspect tactique, dans tout ça ? Contrairement à ce que suggère Hollywood, le tir continu était bien plus efficace que des salves synchronisées. D'abord pour une raison psychologique : l'ennemi n'avait jamais de répit. Pas de pause entre les décharges, pas de moment pour reprendre son souffle ou son courage. Les chroniques décrivent des soldats « épuisés par les blessures » (fessus vulneribus en latin), progressivement usés plutôt que fauchés d'un coup.
Car voici l'autre mythe que les films entretiennent : les flèches n'étaient pas si meurtrières contre des troupes bien armées. Des expériences d'archéologie expérimentale menées par Tod's Workshop avec des arcs de 70 kg et des armures authentiques du XIVe siècle ont montré que les flèches se brisaient net contre une cuirasse correctement forgée, sans la transpercer. Les chevaliers français sont bel et bien arrivés au contact des lignes anglaises à Azincourt — simplement, ils étaient épuisés d'avoir traversé la boue sous une pluie de projectiles, enfermés dans leurs armures pesantes.
Quant au « ciel qui s'assombrit »… faisons le calcul. À Azincourt, environ 5 000 archers tiraient peut-être 6 flèches par minute, soit 30 000 flèches. Mais une flèche ne reste en l'air que 3 à 4 secondes. À tout instant, il y avait donc 1 500 à 2 000 flèches dans le ciel — réparties sur un vaste champ de bataille. Impressionnant, certes, mais on est loin d'obscurcir le soleil. La comparaison de Froissart avec la neige relève probablement de la métaphore poétique.
Les différentes traditions d'archerie à travers le monde confirment cette absence de tir synchronisé. Les archers mongols à cheval pratiquaient une rotation par vagues, chargeant puis se repliant pour maintenir une pression continue. Les archers anglais, organisés en groupes de vingt sous un vintenar, plantaient leurs flèches dans le sol devant eux pour les saisir plus vite. L'objectif était toujours le même : créer une « tempête » ou une « pluie » de flèches ininterrompue.
Un dernier détail concernant ces films médiévaux : le commandement « Feu ! » est lui-même anachronique. Ce terme vient des armes à poudre. Pour un arc, on disait « décochez » ou « tirez ». Dans Le Seigneur des Anneaux, l'archer âgé qui tire prématurément au Gouffre de Helm est ironiquement le personnage le plus réaliste de la scène : maintenir un arc de guerre bandé pendant la longue pause dramatique qu'impose Aragorn relève de la fantasy pure.
Alors pourquoi cette erreur persiste-t-elle ? Parce que le « Attendez… attendez… TIREZ ! » crée une tension dramatique irrésistible. Parce que les réalisateurs se sont inspirés des reconstitutions de batailles napoléoniennes. Et parce que, soyons honnêtes, voir mille flèches partir en même temps, c'est quand même sympa.