Aujourd'hui pour un article un peu différent, nous allons nous intéresser à un cas particulier de « buzz » : un problème de mathématique posé à des jeunes élèves vietnamiens. Le problème, très visuel, se présente comme suit :
Suite d'opérations à trous représentant le problème.
Il y a neuf « trous » qu'il faut remplir avec les neuf chiffres de 1 à 9. Pas de répétition, vous avez un jeton par chiffre et il faut tous les placer au bon endroit comme un puzzle. Ça paraît facile non ? J'espère bien ! Le problème a été posé à de jeunes élèves de 9 ans ! Encore que… Si vous vous y essayez, vous trouverez probablement que ce n'est finalement pas si évident.

— Bon okay, c'est quoi l'arnaque ? Et d'ailleurs, pourquoi on fait le jeu du buzz, Omnilogie tombe dans les mêmes travers que la presse maintenant ?

— Lecteur désabusé

Eh bien, vous allez voir que cela a plusieurs avantages.

Tout d'abord, ça fait un article facile. Ce n'est pas une mauvaise nouvelle pour Omnilogie en ce moment. Engagez-vous qu'il disent ! Tout comme la presse, nous avons un besoin constant de nouveautés pour pouvoir continuer à « vivre ». C'est cette pression qui crée l'appel au « buzz », un phénomène que nous ne décrirons pas ici. Mais j'espère tout de même attirer le chaland avec les bons mots-clefs : problème mathématique vietnamien sur lequel le monde entier se casse les dents depuis 4 jours, vous ne devinerez jamais comment cet instituteur encourage ses élèves, la proposition numéro 4 va littéralement vous couper le souffle(1). Aussi, j'aime bien me moquer de la presse quand je peux. Loin de moi l'idée de décrédibiliser le métier de journaliste, j'ai des amis rédacteurs(2), mais par les temps qui courent, c'est parfois trop tentant. Enfin, pour aller plus loin, je vais vous proposer trois approches du phénomène par rapport aux différents articles en exemple de sources plus bas.

Commençons par l'approche pratique ou technique. Comment trouver la solution ? Sans conteste, le plus efficace ici est un bon petit programme informatique des familles. Coup de chance, je suis un peu développeur ! Certains problèmes, réellement complexes, demandent une profonde réflexion d'optimisation et un langage adapté, mais moi qui ne suis pas fort, j'ai commencé bêtement par un bruteforce. C'est-à-dire que je teste simplement toutes les solutions, sans a priori. J'ai fait ça en VBA (le langage de programmation Excel, merci Microsoft) en 10 minutes(3), l'exécution du programme m'a donné toutes les 634 solutions en 3 secondes. Voilà, c'est tout, le mystère est éventé, merci d'être passé(4).

Pour l'approche plus théorique, on peut déjà donner le nombre de permutations possibles. Il y a neuf nombres différents non dédoublables, il y a donc \(9!\) possibilités soit : 362 880(5). Très bien mais que se serait-il passé s'il y avait eu un nombre supplémentaire ? Il y aurait eu 10 fois plus de possibilités donc l'exécution de mon programme aurait vraisemblablement pris de l'ordre de 30 secondes. On voit très vite la complexité du problème : avec seulement 15 nombres, j'aurais bloqué mon ordinateur pendant plus de 100 jours. 16 nombres, et je l'aurais bloqué pour plus de 5 ans. Pour le coup, les informaticiens s'arrachent les cheveux pour la moindre avancée théorique dans cette classe de problèmes et il y a de l'argent à se faire. Pour gagner du temps, il faut alors être beaucoup plus malin que l'approche naïve et éliminer à la hache de grandes portions de réponses. Par exemple, les nombres en septième et huitième position sont totalement interchangeables de part et d'autre d'un signe multiplication. Je peux donc diviser par 2 le temps de recherche en ne prenant qu'un huitième nombre supérieur au septième. D'autres considérations de ce genre peuvent encore faire gagner du temps même si ce n'était pas nécessaire ici devant le temps très raisonnable de 3 secondes. Attention toutefois aux erreurs, l'article de Ouest-France annonce par exemple que les résultats des divisions doivent être entiers. Cela réduit effectivement le champ de recherche et c'était peut-être le cas pour les élèves de 9 ans, mais l'énoncé tel quel accepte d'autres réponses telles que (1,3, 9,4, 7,8, 5,2, 6) qui donne carrément des divisions avec un nombre infini de décimales (mais un résultat toujours exact). Après, si le but n'est que de trouver une solution, on peut effectuer les simplifications que l'on veut tant qu'une solution reste dans le champ des possibles mais cela relève alors plus de la chance que de l'analyse.

Enfin, indépendamment du problème, on peut adopter un point de vue critique en comparant les articles. Outre le développement de l'esprit critique, cela permet aussi à terme de dégager les spécificités des lignes éditoriales et, pourquoi pas, de choisir à bon escient ses journaux préférés. Sans rentrer dans les détails, l'article est paru en premier chez le Guardian(6). Même s'ils ont un titre accrocheur sous forme de question, ils restent très sobres en présentant simplement le problème sans détours. Ils ne donnent même pas le nombre de permutations possibles bien qu'ils mettent en avant le fait que des doctorants en mathématique n'ont pas donné de réponse(7). En jetant un coup d'œil aux autres articles, je repère un ton plus léger ce qui dénote clairement une approche différente que pour un article dit de fond. Après tout, on traite ici d'un buzz, ce qui pourrait se qualifier comme du « fast-food » de la presse. Mais il est bon de remarquer qu'un réel effort est fait pour ajouter de l'information. Les journalistes ajoutent des éléments : la priorisation des opérations avec les parenthèses par exemple même si elle était superflue ici, le classement par pays des élèves en math ou même des propositions de réponses. Je trouve ça très appréciable que les journalistes, même en relayant une information de seconde main, effectuent toujours un travail de recherche pour éviter la simple paraphrase. Aussi, et c'est assez rare pour être noté, les articles citent leurs sources(8). Ces citations permettent aussi de se rendre compte des différentes approches de présentation de l'information. Comme on l'a déjà cité, The Guardian, très sobre, se contente de présenter le problème repéré chez Vnexpress et de le tourner à la manière d'un défi sans aller plus loin alors qu'Ouest-France, pour se démarquer du Guardian, n'a pas peur de proposer des approches concrètes du problème qui aboutissent effectivement à un résultat. Ils ont aussi une vision très communautaire en évoquant les commentaires des internautes sur le sujet. Aussi, mais il va alors falloir me croire sur parole, les articles évoluent au cours du temps(9). Certains ajoutent explicitement des paragraphes, comme Slate, mais d'autres le font sournoisement comme l'Express. Sans présenter l'historique (comme sur Wikipedia), c'est de la malhonnêteté : la date de publication ne correspond pas à l'information transcrite et il est malaisé de citer un passage pour porter une idée si le texte évolue sans prévenir(10)

Mais d'après vous, qui a été le meilleur dans sa présentation du sujet ?


  1. (1) Également beaucoup de formulations à connotation vaguement sexuelle ou complexante. #Selfie
  2. (2) Je ne suis pas raciste monsieur le juge ! J'ai même un ami noir !
  3. (3) L'approche naïve du bruteforce est très directe. Comme il n'y a rien de compliqué, c'est rapide à écrire, d'où l'intérêt.
  4. (4) Comme il y a 634 solutions, je ne vais pas vous les donner ici. Si vous voulez du détail, il doit y avoir une adresse mail sur mon profil. Honnêtement, j'ai un peu honte de mon programme mais, si ça fonctionne, ça ne peut pas être stupide, hein ‽
  5. (5) Rien de bien compliqué ici, on a neuf choix possibles pour le premier numéro, puis 8 choix restants pour le deuxième, etc. Ce qui fait donc \(9 \times 8 \times ... \times 1 = 9!\) (neuf factoriel). Les articles de presse, Vnexpress compris, donnent d'ailleurs le bon nombre ici.
  6. (6) Enfin, disons le premier article que je suis capable de lire. Vnexpress a évidemment la primeur en vietnamien.
  7. (7) Après cet article, j'espère vous avoir convaincu que la raison n'est peut-être pas celle sous-entendue par les journalistes. Mais eh, le monde n'est pas drôle sans imagination !
  8. (8) Malheureusement, c'est probablement plus pour se protéger que par humilité. On citera les phénomènes planétaires de « Hoax », de fausses informations relayées et amplifiées qui peuvent avoir des conséquences très réelles.
  9. (9) Et notamment au cours de la rédaction de cet article qui s'est étalé sur plusieurs jours. C'est le prix du temps réel.
  10. (10) Fast-food, on y revient.