La chute des civilisations
Vous vous êtes déjà demandé pourquoi les vestiges des grandes civilisations du passé ne sont souvent que des ruines tristement à l'abandon ? Les aqueducs romains, par exemple : certains alimentaient Rome en eau sur plus de 90 kilomètres, traversant vallées et collines avec une précision d'ingénieur diplômé. Et puis, à partir du IXe siècle, plus rien. Les canaux se bouchent, les arches s'écroulent, l'eau ne coule plus. Personne pour réparer.
Oh, les Romains n'avaient perdu les plans ! Ils n'avaient juste plus les moyens.
En 1988, l'anthropologue américain Joseph Tainter publie The Collapse of Complex Societies. Il y étudie une vingtaine de civilisations disparues (dont les Romains, les Mayas ou les Chacoans d'Amérique du Nord) et propose une théorie unifiée pour expliquer leur fin.
Sa thèse tient en une phrase : une société s'effondre quand le coût de sa propre complexité devient insoutenable.
Au départ, tout va bien. Une société naissante rencontre un problème — une sécheresse, une invasion, un voisin un peu trop entreprenant — et invente une solution : une bureaucratie, une armée, un réseau d'irrigation. Chaque couche de complexité ajoutée rapporte gros pour un coût modeste. Les bénéfices sont énormes, la société prospère.
Mais Tainter s'appuie sur un concept d'économiste : les rendements marginaux décroissants. En clair, plus on ajoute de complexité, moins chaque ajout rapporte — et plus il coûte cher. Les solutions faciles ont déjà été trouvées ; il ne reste que les difficiles. La première légion était décisive, la dixième déjà moins, la vingtième devient un gouffre financier. Le premier aqueduc révolutionne Rome, mais le onzième n'apporte plus grand-chose, sinon une facture d'entretien gigantesque.
Car c'est là le piège : tout ce que l'on construit, il faut ensuite l'entretenir. Les routes s'usent, les aqueducs se fissurent, les fonctionnaires veulent être payés, les soldats nourris. Et la maintenance ne produit rien de neuf — elle se contente de préserver l'existant. À mesure que la société accumule ses infrastructures, le coût de la simple conservation grignote une part croissante des ressources disponibles.
Arrive un moment où toute nouvelle difficulté — une épidémie, une mauvaise récolte, une incursion barbare — devient insurmontable. Non parce qu'elle est particulièrement terrible, mais parce que la société n'a plus de marge. Tout est déjà consommé par l'entretien de ce qu'elle a déjà.
L'effondrement, alors, n'est pas une catastrophe : c'est une simplification. On abandonne ce qu'on ne peut plus se payer. Les Romains ont cessé d'entretenir leurs aqueducs, leurs routes, leur administration tentaculaire. Et, détail savoureux que relève Tainter, les populations locales ont souvent accueilli les barbares en libérateurs : être délesté d'un empire trop coûteux, c'était aussi être libéré de ses impôts écrasants.
Les Mayas, eux, ont abandonné leurs cités monumentales pour retourner à des modes de vie plus simples. Les habitants de l'île de Pâques ont cessé de dresser des moaïs. Partout, le même schéma : quand la complexité ne rapporte plus assez, on la démonte.
Cette théorie a évidemment quelque chose d'inquiétant quand on la retourne vers notre époque. Nos infrastructures vieillissent, les coûts de maintenance explosent, les rendements des investissements dans la recherche, la santé ou l'éducation semblent plafonner malgré des dépenses records. Tainter lui-même note que nos sociétés modernes présentent tous les symptômes de la courbe descendante.
Mais contrairement à Rome, nous avons à notre disposition des sources d'énergie nouvelles et d'immenses possibilités d'innovation. Tant qu'on arrive à faire reculer la courbe — à obtenir plus avec moins — on gagne du temps.
Et sinon, il nous restera toujours la solution maya : tout laisser tomber, et retourner cultiver nos jardins.