Le tigre qui se croyait vert
Vous êtes un cerf, broutant paisiblement dans une forêt du Bengale. Vous levez la tête, scrutez les fourrés… tout est vert(1). Les feuilles, les tiges, les buissons, et ce gros truc rayé qui rampe vers vous. Rien d'anormal.

Enfin, rien d'anormal de votre point de vue. Parce qu'un humain, placé au même endroit, aurait immédiatement repéré l'énorme félin orange vif qui se faufile dans la végétation. Le tigre, le plus grand des félins, semble en effet avoir raté le cours de camouflage : comment se cacher dans une forêt verte avec un pelage orange fluo ?

Pour comprendre, il faut faire un petit détour par la rétine. Les cônes, ces cellules qui nous permettent de percevoir les couleurs, existent en trois types chez l'humain : bleu, vert et rouge. C'est ce qu'on appelle la vision trichromatique ; c'est elle qui nous permet de distinguer des millions de nuances. Nous partageons cette particularité avec les autres grands singes et… honnêtement, pas grand monde d'autre chez les mammifères.
Car la plupart des mammifères terrestres – cerfs, sangliers, antilopes, bref, le menu habituel du tigre – ne possèdent que deux types de cônes : le bleu et le vert. Ils sont dichromates. Concrètement, ils ne font pas la différence entre l'orange et le vert(2). Pour eux, un tigre tapi dans les herbes hautes n'est qu'une masse verdâtre, parfaitement fondue dans le décor. Les rayures noires, elles, imitent les ombres du feuillage et achèvent de briser la silhouette du prédateur.
Mais au fait, pourquoi le tigre n'est-il pas vraiment vert, histoire de tromper tout le monde, y compris les primates ? Parce que les mammifères en sont tout simplement incapables. La couleur de leur pelage dépend de deux pigments, et de deux pigments seulement : l'eumélanine (qui donne le noir et le brun) et la phéomélanine (qui donne le roux et l'orangé). En combinant ces deux molécules, on obtient du noir, du brun, du fauve, du blanc… mais jamais de vert, jamais de bleu, jamais de violet. Les oiseaux et les reptiles s'en tirent avec des pigments supplémentaires ou des effets de structure microscopique, mais ce n'est pas au programme des mammifères.
Une question demeure : pourquoi les cerfs n'ont-ils jamais développé la vision trichromatique ?
La question reste ouverte scientifiquement.
La piste la plus crédible : on ne commande pas à l'évolution. La trichromatie des primates provient d'une duplication accidentelle d'un gène sur le chromosome X, un loto gagné qui n'a eu lieu que deux fois en plusieurs dizaines de millions d'années, et jamais chez les cervidés. On ne peut pas sélectionner une mutation qui ne s'est pas produite !