Laissez traîner sur la table de la terrasse, un jour d'été, une soucoupe de confiture, un morceau de beurre et une tranche de jambon. Comptez dix minutes. Les mouches sont là, les guêpes tournent, et une colonne de fourmis a déjà tracé son autoroute. Mais posez à côté une cuillère de Nutella… et il ne se passe rien, ou presque. Comme si la pâte à tartiner bénéficiait d'une étrange immunité.

Première chose à dire : les fourmis raffolent du Nutella — au point qu'il est un des appâts les plus recommandés dans les recettes maison de pièges à l'acide borique : on mélange le poison à la pâte, les ouvrières l'emportent au nid, et la colonie s'empoisonne toute seule.

Pourtant, les insectes coloniseront d'abord tous les autres aliments… mais pourquoi ?

D'abord, l'odeur. Un insecte ne « voit » pas la tartine : il la sent, parfois à des dizaines de mètres, grâce à des molécules volatiles très spécifiques. Ce qui attire la drosophile, ce n'est pas « le sucre » en général, mais les composés de la fermentation (éthanol, acide acétique, esters) : le signal universel du fruit trop mûr. Ce qui appelle la mouche à viande, ce sont les composés soufrés et les amines de la putréfaction. Or le Nutella ne fermente pas et ne pourrit pas : il sent la noisette grillée et le cacao, c'est-à-dire des molécules issues de la réaction de Maillard, qui ne veulent rien dire du tout dans le « vocabulaire » olfactif d'une mouche.

Ensuite, l'eau. Les biologistes mesurent l'activité de l'eau d'un aliment (notée aw) : la part d'eau réellement disponible, entre 0 et 1. La viande fraîche est à 0,99, la confiture autour de 0,8, mais le Nutella tombe très bas, bien en dessous du seuil de 0,6 sous lequel plus aucun micro-organisme ne se développe. C'est d'ailleurs tout le secret du pot qui traîne six mois dans le placard sans moisir et sans conservateur : il n'y a tout simplement pas d'eau libre à boire. Et cela ne concerne pas que les microbes : une mouche domestique ne sait pas mâcher. Elle régurgite sa salive sur l'aliment pour le dissoudre, puis aspire le liquide obtenu. Sur une pâte grasse et sèche, le repas devient franchement laborieux.

Enfin, le gras. Le sucre du Nutella (plus de la moitié du pot !) est piégé dans une matrice d'huile. Il ne cristallise pas en surface, il ne colle pas comme un sirop, il ne s'évapore pas. Une goutte d'huile, pour un insecte de trois millimètres, c'est aussi un terrain glissant et poisseux : rien de très engageant.

Le Nutella n'est donc pas un répulsif. C'est simplement un aliment discret : il ne crie pas sa présence, il ne se laisse pas boire… mais une fois le pot trouvé, les fourmis ne le lâcheront pas. Et il vous restera à gratter les bords, comme d'habitude.