Si vous avez lu Harry Potter et la Chambre des secrets, vous vous souvenez sans doute du tout premier cours de botanique. Le professeur Chourave aligne devant ses élèves une centaine de petites plantes touffues aux fleurs violacées, puis distribue à chacun une paire de cache-oreilles. Car aujourd'hui, on rempote des mandragores — et le cri que pousse la plante quand on l'arrache de son pot peut tuer quiconque l'entend(1).
Charmante trouvaille de J.K.Rowling ? Pas vraiment. Presque tout, dans cette scène, est recopié d'une plante bien réelle et de légendes vieilles de plusieurs millénaires.

La mandragore (Mandragora officinarum) existe pour de bon. C'est une solanacée, cousine de la belladone, du datura et de la jusquiame(2), mais aussi, plus paisiblement, de la tomate, de l'aubergine et de la pomme de terre. Sa particularité : elle est bourrée d'alcaloïdes (atropine, scopolamine, hyoscyamine) puissamment narcotiques et hallucinogènes.
À petite dose, on l'a utilisée depuis l'Antiquité comme sédatif, voire comme anesthésiant pour opérer. À forte dose, elle vous tue.

Mais ce qui a fait sa renommée, c'est sa racine. Épaisse, fourchue, hérissée de radicelles, elle évoque grossièrement une silhouette humaine — bras, jambes, et parfois un détail anatomique plus intime.
Selon la théorie des signatures, très en vogue jadis, une plante qui ressemble à une partie du corps est censée la soigner : une racine en forme de petit bonhomme ne pouvait donc qu'être magique.

D'où tout un cérémonial de cueillette, dont Chourave a gardé l'essentiel. On la déterrait de nuit, à la pleine lune. On traçait trois cercles autour d'elle avec un poignard, on se bouchait les oreilles à la cire, puis — astuce maligne — on attachait la racine au cou d'un chien noir affamé que l'on appelait au loin au son du cor. Le chien tirait, la mandragore hurlait en sortant de terre, et c'était lui qui mourait à votre place.
Le plus savoureux reste l'endroit où l'on était censé la trouver : au pied des gibets. On croyait en effet la mandragore engendrée par la semence des pendus. Croyance absurde ? Pas totalement. La strangulation provoque chez le supplicié une ultime éjaculation(3), et la mandragore est une plante nitrophile : elle apprécie les sols riches en azote, comme ceux que l'on trouve sous un cadavre. La légende aurait simplement enrobé une observation botanique d'un voile sinistre.

Quant à ses vertus supposées d'aphrodisiaque et de remède à la stérilité, elles sont si anciennes qu'on les retrouve dans la Bible. Au chapitre 30 de la Genèse, Rachel, désespérée de ne pas enfanter, troque une nuit de son mari Jacob contre des mandragores (les dudaïm du texte hébreu) cueillies par son neveu. Les Grecs, eux, la surnommaient « pomme d'amour » et la dédiaient à Aphrodite.
Enfin, ces fameux alcaloïdes traversent aisément la peau. Les « sorcières » du Moyen Âge s'enduisaient le corps d'un onguent à base de mandragore et entraient en transe hallucinatoire : voilà, très probablement, l'origine des récits de vol sur un balai et de sabbats nocturnes.


  1. (1) Par chance, les spécimens de Poudlard sont encore des bébés : leur cri ne fait qu'assommer pour quelques heures.
  2. (2) Toute la fine fleur des plantes de sorcières !
  3. (3) Spectacle qui, paraît-il, faisait partie de l'attrait morbide des pendaisons publiques.