La vallée de l'étrange
Pourquoi un robot à l'apparence humaine nous semble moins mignon que R2D2 ?
Avez-vous déjà regardé un personnage de film en images de synthèse en vous disant « il y a un truc qui cloche » ? Un visage presque humain, mais avec un regard un peu… mort ? Des mouvements de lèvres pas tout à fait naturels ? Cette sensation de malaise porte un nom : la vallée de l'étrange.
Le concept a été formulé en 1970 par le roboticien japonais Masahiro Mori. Son intuition est simple : plus un robot ressemble à un humain, plus on éprouve de la sympathie pour lui… jusqu'à un certain point. Passé un seuil de ressemblance, notre sympathie s'effondre brutalement et laisse place à un profond malaise, voire du dégoût. Ce n'est qu'en atteignant une imitation quasi parfaite que l'empathie remonte enfin. Sur un graphique, ce creux brutal forme une vallée – d'où le nom.
Pour comprendre, pensez à R2-D2 dans Star Wars. C'est un petit cylindre sur pattes qui bipe, et pourtant on l'adore ! Sa forme vaguement humanoïde suffit pour qu'on s'y attache, sans jamais le confondre avec un vrai être vivant. Maintenant, imaginez un robot au visage en silicone, avec des yeux en verre et une peau presque réaliste, mais dont les mouvements seraient légèrement décalés. On ne le regarde plus comme un robot sympathique : on le juge comme un humain anormal, et c'est bien plus dérangeant.
L'explication la plus répandue est que notre cerveau n'aime pas l'ambiguïté. Face à un robot clairement artificiel, aucun doute : c'est une machine. Face à un humain, aucun doute non plus. Mais face à une entité qui hésite entre les deux, notre système cognitif reçoit des signaux contradictoires – et panique un peu. Une autre théorie avance que ces créatures presque humaines nous rappellent inconsciemment des cadavres ou des personnes malades, déclenchant un réflexe de répulsion tout à fait primitif.
Le cinéma d'animation a d'ailleurs fourni un cas d'école magistral : le film Le Pôle Express de Robert Zemeckis, sorti en 2004. Grâce à la technique de motion capture, les personnages du film étaient censés être d'un réalisme saisissant. Le résultat fut… troublant. Les critiques décrivirent les personnages comme ayant des yeux de zombies. Le film reste un classique de Noël, mais il est tout autant connu pour avoir donné des cauchemars aux spectateurs que pour son histoire touchante.
Mori lui-même, dans son essai fondateur, conseillait aux ingénieurs de ne surtout pas chercher à imiter parfaitement l'humain : mieux vaut viser un design franchement robotique mais sympathique, plutôt que de risquer la chute dans la vallée. Un conseil que les créateurs de prothèses ont fini par écouter : aujourd'hui, beaucoup de patients préfèrent des prothèses de main au look assumé de cyborg, en métal apparent, plutôt qu'une fausse main en silicone couleur chair qui met tout le monde mal à l'aise.
Plus d'un demi-siècle après sa formulation, la vallée de l'étrange reste un sujet débattu. Certains chercheurs doutent de sa réalité scientifique, d'autres la confirment par des expériences en IRM.
Pour ma part, j'aime sans y croire une théorie qui fait peur : notre cerveau a ce mécanisme parce qu'à un moment dans notre histoire ancienne, des créatures qui nous ressemblaient… vaguement… ont tenté de s'intégrer avec nous. Et notre cerveau en garde, des millénaires plus tard, le souvenir du traumatisme… ça ferait un film sympa, tiens.