Bienvenue à toi, cher lecteur assidu ou bien perdu ! Qu'à défaut de confiture tu sois alléché par ce que j'ai à offrir ou que le grand Dieu hectozéropotent t'ait égaré dans les environs, viens donc profiter, ô toi, de la réflexion du jour. Cette pensée qui se cristallise aujourd'hui autour de notre désir à tous le plus viscéral. Car bien entendu l'encre ne tarit jamais lorsqu'il s'agit de déterminer qui a la plus grosse ! La résistance aux conditions extrêmes, puisqu'il nous importe d'en avoir un champion, se fait courtiser par de sacrés numéros.

Et il y en a pour tous les goûts puisque les conditions invivables prennent de nombreuses formes. Que ce soit le Pyrolobus fumarii qui prend son pied au delà de 100 ℃ ou bien le Deinococcus radiodurans qui ne bronche pas sous la radioactivité 4 000 fois supérieure à la tolérance humaine, on va certainement trouver un organisme qui te plait. J'apprécie assez le Ferroplasma acidarmanus, découvert dans une mine inondée de Californie qui aime faire trempette dans une soupe à pH 0, ce qui est une performance pour un être dénué d'une combinaison en polyester de l'armée ! Et je ne peux pas non plus passer à côté du Haloarcula marismortui qui n'explose pas au milieu de la mer morte ou encore l'obscure GFAJ-1 qui fait ami-ami avec l'arsenic.

La face du <em>Deinococcus radiodurans</em> dont l'extrême capacité de régénération d'ADN est une source d'inspiration pour les scientifiques.

Mais ce foisonnement de petits candidats n'est que du menu fretin, tu l'auras compris. Ce qu'on veut, nous, c'est des champions, des vrais. On recherche les vrais casse-cous, ceux qui sans briser leur échine parviennent à tromper la mort dans les éprouvettes des plus sadiques des scientifiques, ceux qui combinent plusieurs talents, les vrais durs, comme le Desulforudis audaxviator qui s'éclate dans les cheminées des abysses à la fois profondes, chaudes et basiques (pH supérieur à 7). Si on pousse le vice à l'extrême, qu'on recherche les vrais machins increvables, qui survivent plus qu'ils ne vivent(1) à des conditions vraiment impossibles. Là-dessus, le champion toutes catégories, le grand maître à tous encore incontesté est sans aucun doute le Tardigrade (marcheur lent) !

Le tardigrade !

Première qualité de ce champion, il est… mignon tout plein ! Jusqu'à son nom allemand kleiner Wasserbär (ourson d'eau). Il faut avouer que malgré notre avérée aversion pour leurs proches cousins les arthropodes, celui-là présente tout de même une bonne bouille. Mais ne te laisse pas leurrer par son côté pataud, ce gars-là, c'est un grand malade. Meilleur que Bear Grylls et Rambo réuni, ce n'est plus un pro de la survie, c'est un promeneur de l'extrême, un résistant de choc, un survivant plus fort que Ken(2) ou Conan, bref, il explose tous les records. Quoi, tu ne me crois pas ? Mire donc la fiche technique !

  • -272,8 ℃(3) pendant plusieurs jours. Ça se compte en années à -200 ℃. Il barboterait dans une mare d'azote liquide !
  • 150 ℃ voire 360 ℃ selon certaines sources (en fonction de la pression). Faites-en de la friture qu'il viendrait encore vous faire des bisous !
  • En parlant de pression : 600 MPa selon le Monde ! Le bestiau irait nager au creux d'un abysse de 60 000 mètres. Ah ! On me chuchote à l'oreille que les plus grandes des fosses sous-marines sur Terre ne sont que de l'ordre de la dizaine de kilomètres de profondeur…
  • Pas en reste dans les faible pressions, une colonie a survécu au vide sidéral. Ils sont revenus vivants d'une éjection en bonne et due forme d'une navette spatiale(4), bombardés de rayons cosmiques au passage, avant de se faire réhydrater sur le plancher des vaches.
  • Puisqu'on est sur le rayonnement : plus de 1 000 fois la dose létale de l'homme. Pas tout à fait autant que le déinomachin radiobidule mais, eh ! C'est un nounours !
  • La déshydratation, il s'en moque ! Il peut survivre quelques dix ans sans la moindre trace d'eau.
  • Incroyablement tolérant aux produits chimiques grâce à une réaction immunitaire en béton armé, il survit également à des bains d'alcool absolu, de sulfure d'hydrogène ou d'anhydride carbonique.

Supertardigrade !

Si avec ça tu n'es pas convaincu, je ne sais vraiment pas ce qu'il faut ! Ce petit bout d'ours résiste à des conditions absolument introuvables sur la Terre entière. Il faudrait le balancer au creux d'un volcan pour le prendre en défaut(5). Et encore, il faudrait accepter que les effusions du sein de notre Mère soient considérées comme la surface de la planète. Il entre quasiment en contradiction avec l'évolution même. Franchement, quelle fichue pression de l'environnement a bien pu sélectionner une aussi grande résistance au froid ? Même pas un seul petit degré au dessus du grand zéro absolu… C'est quand même un être vivant, l'animal, avec de l'ADN et tout ! Un fragile équilibre d'acide aminés, et il est revenu d'un road trip dans l'espace(6)(7)

Hallo ! From the waterbear !

Et où le trouve-t-on alors ce super-animal puisqu'il résiste à tout ? Eh bien… partout ! Même si son petit canap-télé à lui c'est la mousse bien humide, on en trouve dans les dunes de sable, sur les plages, en haut de l'Himalaya ou au fond de l'océan. Il parait qu'il est fréquent d'en trouver en faisant tremper un morceau de mousse dans de l'eau claire. Même si je n'en ai pas encore personnellement observé, cela ne devrait pas être si difficile puisque contrairement aux organismes vaguement évoqués en début d'article, le tardigrade est visible à l'œil nu ! D'une taille pouvant dépasser le millimètre, il est plus grand que certaines fourmis.

Contre un coin de parapluie. (Son habitat de prédilection)

Enfin, peut-on parler de cet exceptionnel animal sans évoquer la théorie de son origine extraterrestre ? Les petites entorses à l'évolution et le fait qu'il résiste à des conditions fondamentalement non-terrestres font avancer l'hypothèse de son débarquement sur Terre encroûté sous la surface d'une météorite. Il faut avouer que c'est peut-être aller un peu loin dans ce cas. Pour autant, le petit ours n'a pas fini de faire rêver puisque ses compétences en ont validé la sélection pour le projet LIFE pour Living Interplanetary Flight Experiment, censé étudier l'impact sur la vie d'un véritable voyage spatial, bien loin du champ protecteur de la Terre(8). Qui sait, peut-être que nous serons un jour à l'origine du débarquement de ce petit être sur une autre planète !

Le tardigrade, voyageur interstellaire.


  1. (1) Jusque-là, on a évoqué des organismes qui vivent dans leur milieu. Voyons ce qui se passe si on intègre les formes résistantes de pseudo-vie.
  2. (2) Mais non ! Pas lui !
  3. (3) Soit à peine plus d'un tiers de degré au-dessus du zéro absolu !
  4. (4) Voyez ce qui arrive quand on ne paye pas son loyer !
  5. (5) Irait-on l'en blâmer là où même l'anneau unique trébuche ?
  6. (6) Attention, rien à voir avec la phrase précédente. Car l'espace n'est pas froid.
  7. (7) Pour ceux qui n'en dormiraient pas la nuit, rappelons que la bestiole ne « vit » pas ces conditions extrêmes. Le tardigrade se place en cryptobiose dans les situations de stress. Et l'évolution peut très bien sélectionner la méthode de protection la plus performante. Car si des individus resistent à des conditions hallucinantes, le taux de survie est d'autant meilleur pour des conditions terrestres.
  8. (8) Bon, le projet n'a pas pu aboutir mais il en sortira probablement d'autres semblables.