En 1991, cinq ans après la catastrophe, des chercheurs ukrainiens vont inspecter les entrailles du réacteur numéro 4 de Tchernobyl. Là où plus rien ne devrait pousser, ils trouvent… de la moisissure. Noire, épaisse, et manifestement en pleine forme.

Sur les murs de la salle du réacteur et dans les sols alentour, on finira par recenser près de deux cents espèces de champignons, presque toutes très sombres. Mieux : certaines colonies semblent pousser en direction des sources radioactives, un peu comme un tournesol se tourne vers le soleil. Les mycologues baptiseront ce phénomène le radiotropisme.

Et si ces champignons ne se contentaient pas de survivre aux radiations, mais s'en nourrissaient ?

L'idée n'est pas neuve. Le microbiologiste soviétique Sergueï Kouznetsov l'avait théorisée dès 1956 sous le nom de radiosynthèse : capter l'énergie d'un rayonnement ionisant pour la convertir en énergie chimique, exactement comme la photosynthèse le fait avec la lumière visible. Il suffirait de remplacer la chlorophylle par un autre pigment : la mélanine, celle-là même qui colore notre peau et nos cheveux, et qui donne aux champignons de Tchernobyl leur teinte de suie.

En 2007, une équipe de l'Albert Einstein College of Medicine de New York, menée par Ekaterina Dadachova et Arturo Casadevall, place trois champignons noirs sous rayons gamma : Cladosporium sphærospermum, Wangiella dermatitidis et Cryptococcus neoformans(1). Verdict : irradiés, ils poussent jusqu'à trois fois plus vite pour le champion de la catégorie. Et la mélanine, exposée au rayonnement, voit ses propriétés électroniques changer, à la manière d'un semi-conducteur. L'équipe déposera même un brevet en 2014, en suggérant au passage que la radiosynthèse a peut-être joué un rôle aux tout débuts de la vie sur Terre.

La NASA, elle, y voit surtout un bouclier gratuit et auto-réparant. De décembre 2018 à début 2019, une boîte de Petri contenant du Cladosporium part donc en orbite, un détecteur de radiations placé dessous. Une pelouse fongique d'à peine 1,7 millimètre d'épaisseur atténue le rayonnement d'environ 2 % — de quoi extrapoler qu'une couche de 21 centimètres suffirait à ramener la dose martienne à des niveaux terrestres. Oui, la NASA prévoit de nous faire vivre sur Mars comme des Schtroumpfs.

Sauf que.

En 2015, un mémoire de l'université du Wisconsin passe au crible les travaux de 2007 et pose une question gênante : l'énergie déposée par les radiations dans ces expériences était tout simplement trop faible pour expliquer la croissance observée. Et le milieu de culture, lui, contenait largement assez de sucre pour nourrir les champignons tout seul. Autrement dit, on a peut-être mesuré une réaction de stress plutôt qu'un vrai métabolisme. La version définitive de l'expérience spatiale, publiée en 2022, revoit d'ailleurs son propre chiffre à la baisse — 0,84 % — et abandonne discrètement le vocabulaire du « bouclier auto-répliquant ».

La radiosynthèse reste donc, pour l'instant, ce que Wikipédia appelle pudiquement un processus théorique. Ce qui est parfaitement établi, en revanche, c'est que ces moisissures encaissent des doses qui nous tueraient net, et qu'elles prolifèrent joyeusement dans le sarcophage d'un réacteur, dans les stations spatiales et sur les vitrages des cabines de pilotage. Affaire à suivre !


  1. (1) ↑ Ce dernier étant, accessoirement, un charmant pathogène responsable de méningites.