Mammifère = sang chaud. C'est un acquis de l'école primaire, une certitude bien ancrée dans nos esprits au même titre que « les poissons respirent sous l'eau » ou « les oiseaux volent ». Sauf qu'en biologie, les exceptions sont légion.
Voici donc le rat-taupe nu, un petit rongeur glabre et ridé originaire d'Afrique de l'Est, qui n'a visiblement pas lu le manuel.

Son nom scientifique, Heterocephalus glaber (littéralement « tête différente et glabre »), lui rend bien justice : avec sa peau rosâtre et translucide, ses yeux quasi atrophiés, ses oreilles réduites à de simples trous et ses énormes incisives qui dépassent de sa bouche, on est loin du hamster mignon. Mais ne vous arrêtez pas aux apparences : tel le tardigrade, cet animal est un véritable concentré de superpouvoirs. Il est aussi très laid.

Rat-taupe nu

Commençons par la température. Contrairement à tous les autres mammifères, le rat-taupe nu ne régule pas la température de son corps. Comme un lézard ou un poisson, sa température interne suit celle de son environnement. Les scientifiques parlent d'animal poïkilotherme — c'est le seul mammifère connu à mériter ce titre. Comment s'en sort-il ? Il vit dans des galeries souterraines au Kenya, en Éthiopie et en Somalie, où la température est naturellement stable. Et quand il fait un peu frais, les rats-taupes se blottissent les uns contre les autres en tas. Économique et efficace.

Ce mode de vie souterrain en communauté l'a mené vers une autre bizarrerie : c'est l'un des très rares mammifères eusociaux. Comprenez : il vit exactement comme une colonie de fourmis. Une reine unique, énorme et déformée par ses gestations à répétition, pond des portées pouvant aller jusqu'à 27 petits — un record chez les mammifères. Les autres membres de la colonie (70 à 300 individus) sont répartis en ouvrières, nourrices et soldats, et leurs capacités de reproduction sont chimiquement bloquées par les phéromones contenues dans l'urine de la reine. Charmant.

Mais le rat-taupe nu n'a pas fini de nous surprendre. Il ne vieillit pas. Ou plus exactement, son risque de mourir n'augmente pas avec l'âge, alors que chez l'humain, ce risque double tous les huit ans à partir de 40 ans. Résultat : il peut vivre plus de trente ans en captivité, quand une souris de taille comparable dépasse rarement les quatre ans. Il est par ailleurs quasi immunisé contre le cancer, grâce à une concentration exceptionnelle d'acide hyaluronique dans sa peau — cinq fois supérieure à la nôtre.

Et ce n'est pas tout. Le rat-taupe nu peut survivre 18 minutes sans oxygène, en basculant sur un métabolisme du fructose qui ne nécessite pas d'air. Il est aussi largement insensible à la douleur, ne produisant pas la fameuse « substance P », le neurotransmetteur qui me fait grimacer quand je me cogne le petit orteil contre la rambarde de l'escalier…

Moche, à sang froid, immortel, insensible à la douleur et résistant au cancer. Si un scénariste de science-fiction avait inventé cet animal, on lui aurait reproché d'en faire trop. Et pourtant, il existe bel et bien — les fans de Kim Possible le connaissent d'ailleurs sous le nom de Rufus, le compagnon de poche de l'héroïne.