Le blé de Venise
Comment Venise trouvait-elle à manger sans fermes ?
Venise, la Sérénissime, a dominé le commerce méditerranéen pendant des siècles. Pourtant, cette cité bâtie sur des îlots marécageux avait un problème de taille : impossible d'y faire pousser quoi que ce soit. Pas de champs de blé, pas de vergers, pas même un potager digne de ce nom. Alors comment nourrir une population qui atteignit 180 000 habitants à son apogée ?
La réponse tient en un mot : la Terraferma. Dès le XVe siècle, Venise conquit méthodiquement l'arrière-pays italien — Padoue, Vérone, Brescia — non pas pour la gloire, mais pour le grain. Ces terres agricoles fertiles devinrent le garde-manger de la République. Le blé arrivait aussi de plus loin : la Sicile, l'Égypte, et surtout la mer Noire, d'où partaient d'immenses cargaisons de céréales.
Mais pourquoi ses ennemis n'ont-ils jamais tenté de l'affamer ? Ils ont essayé, figurez-vous. Sauf que Venise avait prévu le coup.
D'abord, la lagune elle-même constituait une forteresse naturelle. Impossible d'assiéger la ville par terre sans s'enliser dans les marécages. Les armées ennemies pouvaient bien camper sur le continent, les Vénitiens continuaient de recevoir leurs navires marchands par la mer.
Ensuite, la République avait créé les Provveditori alle Biave, des magistrats chargés exclusivement de l'approvisionnement en grain. Ils géraient d'immenses greniers publics capables de nourrir la ville pendant deux ans en cas de siège. Une paranoïa alimentaire élevée au rang de politique d'État.
Enfin, et c'est là le génie vénitien : ses ennemis terrestres (Milan, l'Empire) n'avaient pas de flotte capable de bloquer la mer, tandis que ses ennemis maritimes (Gênes, les Ottomans) ne pouvaient pas couper ses approvisionnements terrestres. Pour affamer Venise, il aurait fallu une coalition parfaitement coordonnée sur terre et sur mer — ce qui n'arriva jamais.
Contrôler les routes du blé, c'était tenir ses fournisseurs par la gorge. Et quand on est le banquier de l'Europe et le transporteur officiel du bassin méditerranéen, on ne vous laisse pas mourir de faim si facilement.