L'histoire de l'oreiller
Pourquoi dort-on avec un oreiller ?
Votre chat dort en boule sur le carrelage. Votre chien s'endort la tête posée sur ses pattes avant. Les vaches dorment debout, les chauves-souris la tête en bas, les loutres se tiennent par la main en flottant sur l'eau. Tous ces animaux semblent parfaitement à l'aise sans le moindre oreiller. Alors pourquoi vous, vous ne réussissez pas à vous endormir sans ?
La réponse tient en un mot : la bipédie. En se redressant sur ses deux pattes il y a quelques millions d'années, l'être humain a acquis un avantage considérable (les mains libres, une meilleure vue sur les prédateurs, l'air classe), mais il a aussi profondément modifié la forme de sa colonne vertébrale. Vue de profil, celle-ci forme un S : une courbure au niveau du cou (la lordose cervicale), une bosse au milieu du dos (la cyphose dorsale), puis une nouvelle courbure au creux des reins (la lordose lombaire). C'est ce système de ressorts naturels qui nous permet de marcher, courir et porter notre grosse tête sans nous effondrer.
Le problème survient quand on s'allonge. Si vous dormez sur le côté sans oreiller, votre tête pend dans le vide entre vos épaules et le matelas. Vos muscles du cou passent la nuit à compenser. Résultat : torticolis, maux de tête, nuit désastreuse. L'oreiller comble cet espace et permet à la colonne cervicale de rester alignée avec le reste du dos. Chez les animaux quadrupèdes, ce problème n'existe tout simplement pas : leur colonne est horizontale, leur cou s'inscrit dans le prolongement direct du corps.
Mais attention : dire que les animaux n'utilisent pas d'oreiller est un raccourci. Observez un chien qui cale sa tête sur le bras du canapé, ou un lion qui somnole la tête posée sur un congénère. Les grands singes, eux, vont beaucoup plus loin. Chaque soir, les chimpanzés construisent un nid dans les arbres en entrelaçant des branches pour former une plateforme confortable. Ils sélectionnent des espèces d'arbres bien précises(1), ajoutent des feuillages en guise de matelas et se fabriquent même des sortes de coussins. Les orangs-outans confectionnent des « oreillers » en regroupant des branches feuillues, mordant les extrémités pointues pour les émousser. Pas si éloigné de notre propre confort domestique, finalement.
D'ailleurs, les premiers « oreillers » humains n'avaient rien de douillet. En Mésopotamie, vers 7 000 avant J.-C., les riches dormaient sur des pierres taillées en forme de croissant. Oui, des pierres. Le but n'était pas le confort mais l'hygiène : surélever la tête empêchait les insectes de ramper dans la bouche, le nez et les oreilles pendant la nuit. En Égypte ancienne, les appuie-têtes étaient sculptés dans le bois, l'ivoire ou la pierre, et décorés d'images de dieux protecteurs censés éloigner les démons du sommeil(2). Au Japon, on utilisait des repose-nuques en porcelaine ou en bois, non pas par masochisme, mais pour préserver les coiffures élaborées des samouraïs et des geishas.
Il faudra attendre les Grecs et les Romains pour voir apparaître les premiers oreillers mous, rembourrés de paille, de roseaux, ou de plumes pour les plus fortunés. L'oreiller tel qu'on le connaît, mœlleux et accessible à tous, est finalement une invention très récente à l'échelle de l'histoire humaine.
Peut-on dormir sans oreiller ? Techniquement, oui, surtout si l'on dort sur le ventre. Mais pour ceux qui dorment sur le côté ou sur le dos, l'oreiller reste le meilleur allié d'une colonne vertébrale au repos. Neuf mille ans après les pierres mésopotamiennes, on a quand même fait quelques progrès.