Qui veut du shit ?
Pourquoi dit-on « shit » pour la drogue ?
« Tu veux du shit ? » En français, la question ne prête à aucune ambiguïté : il s'agit d'un morceau de résine de cannabis. Traduite littéralement de l'anglais, elle propose pourtant à l'acheteur… de la merde.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'affaire n'est pas une invention hexagonale : le mot nous arrive tout cuit de l'argot anglophone. Le Green's Dictionary of Slang relève les premiers emplois autour de 1950, d'abord chez les jazzmen et les beatniks américains — où shit désigne surtout l'héroïne — puis très vite le cannabis. Dès 1959, l'écrivain britannique Frank Norman rapporte les conversations entre un hop head, amateur de morphine, et un shit smoker, fumeur de haschich.
Reste la question qui fâche : pourquoi baptiser d'un nom pareil une marchandise que l'on vend à prix d'or ?
Il y a d'abord l'apparence. Une plaquette de résine brune, molle, collante et odorante ne demandait pas un effort d'imagination considérable.
Il y a ensuite le besoin de code. Un vendeur ne peut pas crier sa marchandise sur les toits, et un mot ordinaire, prononçable devant un policier sans éveiller les soupçons, est pertinent.
Il y a enfin l'humour noir du milieu. L'argot raffole de la dysphémie, ce procédé qui consiste à désigner par le pire mot possible ce que l'on apprécie le plus(1). Le mécanisme est si puissant qu'il a fini par se retourner complètement : à force de vanter la marchandise en promettant du good shit, l'anglais américain a fait de the shit un superlatif absolu. Aujourd'hui, dire d'un plat que this is the shit
, c'est affirmer qu'il n'existe rien de meilleur.
Le mot débarque en France au tout début des années 1970 — les premières attestations écrites datent de 1972 — dans le sillage des hippies et de la presse underground. Mais en traversant la Manche, il rétrécit. En anglais, shit peut désigner à peu près n'importe quelle drogue : héroïne, cocaïne, cannabis. En français, il ne désigne plus que la résine, par opposition à la beuh, verlan d'« herbe ». Comme le « smoking » ou le « footing », c'est un emprunt qui a coupé les ponts avec sa langue d'origine et vit désormais sa vie propre — au point de se voir orthographier « chite » ou « schit », et de repasser à la moulinette du verlan pour donner « teuchi », puis « teuch ».
Petit mot, mais vieux mot. Shit descend du vieil anglais scitan, lui-même issu d'une racine indo-européenne *skei- qui signifiait « couper, séparer » : l'excrément, c'est étymologiquement ce qui se sépare du corps. Or cette même racine a donné, en passant par le latin scire — savoir, au sens de « distinguer une chose d'une autre » —, deux mots que l'on n'attendait pas dans ce voisinage : science et conscience. Le dealer et le chercheur puisent donc au même puits linguistique, et l'expression anglaise to know one's shit, « s'y connaître », est bien plus profonde qu'elle n'en a l'air.
Quant à la légende urbaine qui fait de shit l'acronyme de Ship High In Transit, une prétendue mention portée sur les cargaisons de fumier au temps de la marine à voile : c'est de la… enfin, vous voyez.
- (1) ↑ Le même réflexe qui fait dire « ma vieille » à une amie ou « sale bête » à un chat que l'on adore.