Le système monétaire Inca
Combien coûte un lama en 1500 ?
Combien coûtait un lama à Cuzco en 1500 ? La question n'a aucun sens. Non pas parce que nous avons perdu les archives, mais parce qu'il n'y avait pas de prix. Pas de prix, pas de pièces, pas de billets, pas de marchés, pas de boutiques. Rien.
Le Tahuantinsuyu — « les quatre parties réunies », le nom que les Incas donnaient à leur empire — s'étirait sur près de 4 500 kilomètres du nord au sud, de la Colombie actuelle au Chili. Les estimations de population varient beaucoup (les recensements incas étaient excellents, mais nous ne savons plus les lire), disons entre six et quatorze millions d'habitants. Et cette administration tatillonne, capable de nourrir des armées entières et de bâtir Machu Picchu, fonctionnait sans aucune monnaie.
Le plus déroutant pour les Espagnols fut de constater que l'or ne manquait pourtant pas. Le Coricancha de Cuzco en était plaqué. Simplement, l'or était la « sueur du Soleil » et l'argent les « larmes de la Lune » : de la matière sacrée et décorative, jamais un moyen de paiement. Pizarro exigea d'Atahualpa une rançon d'or ; du point de vue inca, c'était à peu près comme réclamer une rançon en vitraux d'église.
Alors comment cela tenait-il debout ? En remplaçant l'impôt en argent par un impôt en temps de travail. Chaque foyer devait à l'État une corvée tournante, la mit'a : cultiver les champs impériaux, entretenir les routes, servir dans l'armée, tisser. En échange, l'État garantissait l'accès à la terre, nourrissait et habillait le corvéable pendant son service, et le renflouait en cas de mauvaise récolte. Le tout reposait sur un principe andin très ancien, la réciprocité (ayni) : je t'aide à bâtir ta maison, tu m'aideras à moissonner.
Restait à gérer les stocks. Le long des routes se dressaient des milliers de qollqa, greniers de pierre ventilés par les vents d'altitude, gorgés de maïs, de pommes de terre déshydratées, de laine et d'armes. Ce que l'État prélevait, il le redistribuait — souvent lors de fêtes gigantesques où l'on servait de la bière de maïs à des milliers de sujets. La générosité du souverain n'était pas de que la charité : c'était le paiement de sa part du contrat !
Et la comptabilité de tout cela, sans écriture ? Par les quipus, des faisceaux de cordelettes nouées et colorées où étaient consignés recensements, récoltes et inventaires, tenus par des fonctionnaires spécialisés, les quipucamayoc. Un État bureaucratique sans alphabet et sans caisse.
Soyons toutefois honnête : la pureté n'était pas totale. Le troc existait entre voisins, et sur la côte, le royaume Chincha entretenait de véritables marchands maritimes qui échangeaient le mullu, une coquille de spondyle rouge, si prisée que les chroniqueurs la surnommèrent « l'or rouge des Incas ». Le coquillage servait d'objet de valeur, et parfois de quasi-monnaie — mais uniquement dans une niche marginale, tolérée par l'empire.
Quant à savoir si le système aurait tenu sur la durée, l'expérience a été brutalement interrompue : l'empire n'a existé à cette échelle que pendant un petit siècle, avant de s'effondrer non pas sous ses contradictions économiques mais sous la variole, une guerre de succession et cent quatre-vingts Espagnols.
Cela dit, cent ans, c'est plus long que la durée d'existence de la plupart des monnaies.
Ironie finale : les conquistadors trouvèrent la mit'a si commode qu'ils la conservèrent. Ils l'utilisèrent pour envoyer des centaines de milliers d'Andins dans les mines d'argent de Potosí. La seule grande société à s'être passée de monnaie a ainsi fini par extraire le métal qui allait inonder l'Europe… de pièces de monnaie !