Frigo éteint, nez qui craint
Pourquoi un frigo éteint pue ?
Vous rentrez de trois semaines de vacances. Par souci d'économie, vous aviez vidé, nettoyé et débranché le réfrigérateur avant de partir. Vous ouvrez la porte, confiant… et vous reculez d'un pas. Une odeur de cave, de vieille éponge et de vestiaire de rugby vous saute au visage. Pourtant, il était propre et vide !
Pour comprendre, il faut se souvenir de ce que fait vraiment un frigo en marche. Il ne se contente pas de refroidir : en condensant l'humidité de l'air sur son évaporateur, il assèche aussi son intérieur. L'eau ruisselle, s'échappe par un petit trou au fond, et va s'évaporer dans un bac posé sur le compresseur chaud. Un frigo qui fonctionne, c'est donc deux freins anti-microbes : le froid et la sécheresse.
Débranchez-le : la température remonte tranquillement à 20 ℃, mais l'humidité, elle, reste enfermée. Le joint magnétique, si efficace pour garder le froid, est tout aussi efficace pour garder la vapeur d'eau. Résultat : une boîte close, tiède, sombre et proche de 100 % d'humidité. Autant dire un incubateur de laboratoire.
« Mais je l'avais nettoyé ! » Nettoyé, oui. Stérilisé, non. Il reste toujours une goutte de lait sous une clayette, un film gras dans les plis du joint, un bouchon de miettes dans le trou d'évacuation et un fond d'eau croupie dans le bac arrière(1).
Là-dessus se réveille une population qui vivait déjà au ralenti dans le froid : bactéries psychrotrophes, moisissures du genre Penicillium ou Cladosporium. Et surtout, dans ces flaques et ces biofilms, l'oxygène s'épuise vite. Or c'est toute la différence : une dégradation en présence d'air produit surtout du gaz carbonique et de l'eau, discrets et inodores. Une dégradation sans air produit des composés soufrés, des acides gras volatils et des amines aux noms qui ne trompent personne : putrescine et cadavérine. C'est exactement pour cette raison qu'un composteur mal aéré empeste alors qu'un tas de feuilles au grand air ne sent presque rien.
Notre nez fait le reste, et il fait très bien son travail. Les molécules émises par les moisissures — les charmants COVM, composés organiques volatils microbiens — sont détectables à des concentrations ridicules. La géosmine, responsable de la note « terre mouillée » que l'on retrouve dans la betterave, la carpe et l'odeur de la pluie sur le bitume, se perçoit à quelques dizaines de nanogrammes par litre. Le 1-octène-3-ol, lui, apporte la touche « champignon de cave ». Ces deux-là suffisent à signer une odeur de renfermé.
Dernier détail cruel : dans un volume clos de 300 litres, rien ne se dilue. Tout s'accumule pendant trois semaines. Les parois en plastique, avides de molécules grasses, absorbent une partie de ce cocktail pour le relarguer ensuite lentement — c'est pourquoi l'odeur revient après un premier nettoyage. Et parfois un second, croyez mon expérience.
La parade tient en une phrase, et vaut aussi pour vos chaussures de sport et vos machines à laver : ne fermez jamais complètement un appareil humide que vous arrêtez. Une porte laissée entrouverte, un torchon coincé dans le joint, et l'humidité s'évapore au lieu de fermenter. Pour les cas déjà désespérés, le bicarbonate ou le charbon actif dans une coupelle piégeront les composés volatils survivants.
- (1) ↑ Ce bac est le grand oublié du ménage : personne ne va regarder derrière son frigo, et pourtant c'est souvent là que se cache l'odeur de « bête crevée ».