Les panneaux marron de l'autoroute
D'où viennent les panneaux marrons sur le bord de l'autoroute ?
Vous les avez forcément vus. Ces grands panneaux au bord de l'autoroute, dans leurs teintes terre de Sienne, qui représentent un château, un vignoble, une abbaye, ou un fromage local. Des panneaux que l'on scrute machinalement en roulant à 130 km/h, et qui déclenchent immanquablement la même question entre passagers : « C'est quoi, ça ? »
Eh bien, ces panneaux ont un nom officiel assez peu poétique : signalisation d'animation culturelle et touristique, abrégé en SACT. Mais tout le monde les appelle simplement les « panneaux marron ». Et leur histoire est plus riche qu'on ne le pense.
L'idée naît au début des années 1970, alors que le réseau autoroutier français est en pleine expansion. Les dirigeants de la Société de l'Autoroute de la Vallée du Rhône (l'ancêtre des Autoroutes du Sud de la France) font un constat : l'autoroute, c'est monotone. Les conducteurs s'ennuient, leur vigilance baisse, et les accidents surviennent. Pourquoi ne pas installer une signalétique qui distrairait les automobilistes tout en les renseignant sur les richesses du territoire qu'ils traversent sans le voir ? Les premières expérimentations sont menées en 1974 entre Montpellier et Nîmes sur l'A9, puis entre Vienne et Montélimar sur l'A7. La même année, une circulaire ministérielle officialise le dispositif.
Reste la question de la couleur. Pourquoi marron ? Pour se distinguer clairement des panneaux de signalisation classiques – bleus pour les autoroutes, verts pour les directions. Le marron, absent du code de la route, évoque la terre, le patrimoine, les racines. Comme le soulignent certains chercheurs, cette teinte « sépia » crée un effet de carte postale ancienne, mettant châteaux médiévaux et paysages naturels sur un même plan d'intemporalité.
L'aspect graphique, lui, est une affaire d'artistes. Le graphiste suisse Jean Widmer, à qui l'on doit aussi les logos du Centre Pompidou et du Musée d'Orsay, est le premier à concevoir les pictogrammes des panneaux dans un style épuré. Mais c'est l'illustrateur Philippe Collier qui marquera durablement leur identité visuelle. En 1985, il réalise son premier panneau pour l'A10 : le château de Chenonceau, peint en treize couleurs, ciel bleu, arbres verts. Problème : le ministère des Transports le fait retirer au bout de quelques mois. Trop coloré. Collier se met alors à travailler en camaïeu de marron, en partant d'une teinte Pantone de référence déclinée en dégradés de 1 % à 100 %. Pendant trente ans, il réalisera environ 850 panneaux à travers toute la France.
Les règles sont d'ailleurs très strictes. Chaque panneau mesure 6 mètres de haut sur 3 de large, ne peut utiliser que quatre nuances de marron (plus le blanc), et la couleur « chocolat » doit couvrir au moins 30 % de la surface. Le site mis en valeur doit se trouver à moins d'une trentaine de kilomètres de l'autoroute, être ouvert au public, et ne pas avoir de caractère publicitaire. Il est interdit de représenter des personnalités vivantes, et la promotion de l'alcool est proscrite – même si les vignobles, eux, ont droit de cité. On ne peut pas installer plus de 10 panneaux par tranche de 50 kilomètres.
Chaque panneau coûte parfois plus de 40 000 euros et nécessite environ deux ans de concertation entre les concessionnaires autoroutiers, les départements et les préfectures avant d'être installé. Ils sont renouvelés en moyenne tous les quinze ans. Les demandes sont bien plus nombreuses que les emplacements disponibles : il y a tant de richesses dans nos territoires que des arbitrages sont toujours nécessaires.
Et ça marche : les sites touristiques constatent un réel impact de ces panneaux sur leur fréquentation. La prochaine fois que vous en verrez un défiler (en maintenant votre distance de sécurité ! ), dites-vous que derrière ce rectangle marron se cache un petit morceau d'histoire de France (et deux ans de travail).