Il y a une odeur que l'on n'oublie pas : celle, âcre et goudronneuse, qui monte des vieilles voies ferrées un jour de canicule. Ce parfum d'enfance a un nom, et c'est celui d'un cancérogène avéré.

Reprenons depuis le début. Poser un rail suppose de le faire reposer sur quelque chose : ce sont les traverses, ces poutres de chêne ou de hêtre couchées sur le ballast. Problème : un morceau de bois posé à même le sol, arrosé par la pluie et grignoté par les champignons et les insectes, ne fait pas de vieux os. Quelques années tout au plus. À l'échelle d'un réseau national qui compte des millions de traverses, c'est une catastrophe industrielle (et une déforestation problématique).

D'où l'idée, au XIXe siècle, de tremper le bois dans un produit que rien de vivant ne supporte.

Ce produit existe. Le chimiste allemand Karl von Reichenbach l'isole vers 1832 en distillant du goudron, et le baptise d'un nom flatteur formé sur le grec kréas (la chair) et sôzein (sauver) : la créosote, littéralement « ce qui sauve la chair ». À l'époque, on ne plaisante pas avec la publicité : la substance sert à conserver la viande, à calmer les rages de dents, et on la fait même inhaler aux tuberculeux.

En 1838, l'Anglais John Bethell dépose un brevet. Son procédé « à cellules pleines » consiste à enfermer les traverses dans un immense cylindre, à en aspirer tout l'air — y compris celui contenu dans le bois — puis à y injecter de la créosote chauffée à 80 ℃ sous une pression de huit ou neuf bars. Le vide fait le reste : l'huile pénètre jusqu'au cœur de la fibre. Une traverse ainsi gorgée de plusieurs kilos de produit tient trente à quarante ans. La Compagnie des chemins de fer de l'Est s'y met en 1865, et le monde entier suit.

Sauf que la créosote employée n'est pas celle de Reichenbach. C'est sa cousine industrielle, la créosote de houille, tirée du goudron des fours à coke — un sous-produit dont la sidérurgie ne savait que faire. Elle est composée à plus de 80 % d'hydrocarbures aromatiques polycycliques, ces molécules qui lui donnent son odeur caractéristique… et qui la classent aujourd'hui « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer. Les ouvriers exposés y ont notamment gagné un surcroît de cancers de la peau et du scrotum, exactement comme les ramoneurs du XVIIIe siècle.

Depuis un arrêté de 2018, la créosote n'a plus qu'un seul usage autorisé en France : les traverses de chemin de fer, et rien d'autre. Une traverse déposée devient officiellement un déchet dangereux. Ce qui n'empêche pas les petites annonces de fleurir chaque printemps : bordures de potager, escaliers de jardin, tables basses « au charme rustique »… L'Anses s'en alarme régulièrement, et rappelle qu'il ne faut ni les scier, ni les brûler, ni laisser les enfants jouer dessus.

Cerise sur le barbecue : pendant des années, une bonne partie du charbon de bois vendu en France provenait de traverses recyclées — avec l'aval des autorités sanitaires, qui avaient estimé le procédé sans risque particulier. De quoi donner un goût nouveau à vos merguez.

La SNCF, elle, a fini par mettre au point un traitement de remplacement à base d'huile cuivrée. Après cent soixante ans de bons et loyaux services, « ce qui sauve la chair » prend enfin sa retraite.