Les polders
Comment construire un polder ?
Il existe un dicton néerlandais bien connu : Dieu a créé le monde, mais les Néerlandais ont créé les Pays-Bas.
Pour une fois, la vantardise est presque modeste : environ un cinquième du territoire du pays a été arraché à l'eau, et le quart de sa superficie se trouve aujourd'hui sous le niveau de la mer. Le mot polder — « terre endiguée » — apparaît d'ailleurs dès 1219 dans une charte de Middelbourg, en Zélande(1).
Mais comment fabrique-t-on, concrètement, de la terre ferme là où il y avait de l'eau ?
Première étape : bien choisir son bout de mer. On ne poldérise pas au milieu de l'Atlantique. Il faut une eau peu profonde, un fond argileux et, si possible, un endroit où la mer travaille déjà pour vous : dans les baies, les marées déposent chaque jour des vases qui finissent par former une vasière, puis un pré salé colonisé par la salicorne. L'homme se contente d'accélérer le mouvement en creusant quelques rigoles. Le reste du temps, on choisit carrément un lac intérieur — c'est plus simple, l'eau y est déjà calme.
Deuxième étape : fermer le robinet. On construit une digue tout autour de la zone convoitée. C'est l'étape spectaculaire : pour les travaux du Zuiderzee, les Néerlandais ont barré un golfe entier avec l'Afsluitdijk, trente kilomètres de digue achevés en 1932, transformant d'un coup un bras de mer en lac d'eau douce, l'IJsselmeer. Le tout à partir d'un plan dressé par l'ingénieur Cornelis Lely… quarante ans plus tôt.
Troisième étape : vider la baignoire. Là, il faut pomper. Beaucoup. Et c'est ici qu'interviennent les fameux moulins à vent : un moulin ne peut remonter l'eau que d'un mètre et demi environ, on les installe donc en escalier, chacun versant dans le bassin du suivant. Pour assécher le lac de Beemster en 1612, il en fallut une quarantaine. La machine à vapeur permit ensuite de voir beaucoup plus grand : le lac de Haarlem, quinze mille hectares, fut vidé en 1852. Aujourd'hui, ce sont des stations de pompage électriques, nettement moins photogéniques.
Quatrième étape : rendre la boue cultivable. Sortie de l'eau, la terre est une soupe salée et instable. On la quadrille de fossés de drainage, on attend que la pluie lessive le sel, puis on sème des roseaux — parfois par avion, comme au Flevoland — qui assèchent le sol et empêchent les mauvaises herbes de s'installer. Viennent ensuite la luzerne et le colza, et seulement après plusieurs années, le blé et la betterave. Comptez une bonne décennie entre la fermeture de la digue et la première vraie récolte.
Cinquième étape : ne jamais s'arrêter. Car un polder n'est pas une terre, c'est une machine. Le sol drainé se tasse et s'enfonce d'année en année, la nappe remonte, la pluie tombe : il faut pomper indéfiniment, sous peine de voir le paysage redevenir ce qu'il était. Un polder abandonné trois mois est un lac.
Le résultat vaut le détour : le Flevopolder, asséché entre 1957 et 1968, est tout simplement la plus grande île artificielle du monde, avec sa capitale Lelystad — nommée, évidemment, en l'honneur de l'ingénieur Lely.
Et si vous atterrissez un jour à Amsterdam, souvenez-vous que les pistes de Schiphol (l'aéroport local) reposent quatre mètres sous le niveau de la mer, au fond de l'ancien lac de Haarlem. On s'y est livré une véritable bataille navale en 1573. Vous roulez sur un champ de bataille… maritime.
- (1) ↑ L'ancienne, celle des Pays-Bas, pas la nouvelle.